Le Roman d’un homme heureux, II (55) de Pierre Parlier - L'écritoire du Château d'Avanton
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Le Roman d’un homme heureux, II (55) de Pierre Parlier

samedi 16 août 2008 à 10:32 :: Le roman d'un homme heureux (II) de Pierre Parlier :: #789 :: rss

À la fin de son séjour notre malheureux héros en est donc toujours au même point.

Il n’est pas parvenu à trouver sa place sur cet étrange continent qu’il a abordé par hasard et auquel il ne comprend rien. Évidemment il lui est apparu clairement qu’il ne s’agit pas d’un lieu de vacances ordinaire mais d’un territoire préservé où tout a été conçu pour jeter les bases d’une société idéale en rupture radicale avec le monde réel. Aucun détail, à cet égard, ne doit être considéré comme insignifiant. Ainsi l’absence de portes aux toilettes participe, comme la banalisation de la nudité, à une volonté délibérée de supprimer toute notion d’espace privé (et tant pis si cela génère chez certains des troubles intestinaux aussi incommodes que persistants). Ici l’individu ne doit rien soustraire aux autres de son intimité. De même, si l’on peut voir traîner un peu partout serviettes, rasoirs électriques ou brosses à dents, c’est moins par négligence que pour montrer qu’en un tel endroit la notion même de vol est inconcevable puisqu’un tel acte manifesterait de la part de celui qui s’en rendrait coupable une incompréhension si totale de l’esprit du lieu qu’il se rendrait insupportable à ses propres yeux (moyennant quoi il est tout de même préférable d’avoir une brosse à dents et un rasoir de rechange). Ici on est entre soi. Cela permet d’éprouver un agréable sentiment de sécurité. Ainsi les enfants sont laissés à la charge de la communauté toute entière et peuvent circuler sans risque à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit (ce qui autorise les parents à se sentir déchargés de toute responsabilité à leur égard). C’est grâce à cette volonté collective de prouver qu’un tel système peut exister qu’il existe bel et bien et se maintient par la seule dynamique de son propre désir d’exister. Il y a du défi dans cette entreprise. L’île du Possible veut montrer au monde que c’est possible en effet, et que ça pourrait l’être partout si l’homme était différent et qu’il suffirait pour cela qu’il le veuille. On voit qu’on est très loin du simple plaisir de passer des vacances ensemble.

 

Cependant pour quelle raison notre héros ne peut-il s’empêcher, en face de cette société guidée par un idéal somme toute sympathique, d’éprouver une gêne que les jours qui passent ne parviennent pas à dissiper ? Directement issue des utopies de Mai 68, elle s’inspire de toute évidence des communautés crées dans les années qui ont suivi. Pour quelle raison ne parvient-il pas à s’ôter de l’idée qu’il y a quelque chose de faux en son principe même dans cette entreprise, quelque hypocrisie originelle, quelque aveuglement plus ou moins volontaire qui en sape les bases ? Est-ce lié à ce malaise qu’il a éprouvé lorsqu’il est arrivé ici en découvrant la laideur assez généralement partagée de la population féminine (malaise qui n’est pas sans lui rappeler celui qu’il éprouvait devant les femmes qu’il avait eu l’occasion de rencontrer par petites annonces) ? Serai-je donc toujours poursuivi par cette malédiction ? se disait-il. Pourquoi n’y a-t-il pas ici ces mêmes jeunes filles en fleur que l’on peut voir partout, ne serait-ce que sur les plages voisines ? Ici toutes les femmes ont l’air victimes de quelque mauvais sort. Elles ne sont plus tout à fait jeunes, elles ont la poitrine qui tombe et traînent des enfants de père inconnu - femmes abandonnées, vaincues par la vie, revenues de leurs illusions… Mais oui bien sûr, c’est évident ! si elles le pouvaient, elles seraient, elles aussi, sur les plages voisines, elles seraient à Marrakech ou à Ibiza ! mais elles ne sont pas tout à fait assez séduisantes pour cela, pas assez « vendables » dans la société ordinaire, alors elles sont venues ici par défaut, pour se mettre à l’abri en quelque sorte, pour profiter du fait qu’ici on a décidé une fois pour toutes, au nom de la lutte contre les inégalités, que la beauté n’était pas une valeur, qu’elle n’avait pas cours, qu’en un mot, comme on vous le répète à l’envi du matin au soir, ici « on n’est pas au Club Méditerranée » !…

Mais il y a aussi autre chose apparemment dont on a décidé une fois pour toutes – et sans doute pour les mêmes raisons – qu’ici elle n’était pas une valeur : c’est l’intelligence. Ah ! cette haine des diplômes et de la culture, stigmates d’une société que l’on exècre ! En vertu du même idéal égalitaire on a élevé au rang d’institution le droit au crétinisme. À bas l’esprit critique ! Ici on peut dire n’importe quoi, toutes les opinions se valent, toutes les croyances s’annulent, tous les délires se neutralisent. Ici on ne croit à rien, ou plutôt on croit à tout. C’est le supermarché des idéologies les plus farfelues. On passe de la méditation transcendantale à la P.N.L., de l’analyse transactionnelle à la sophrologie, de l’astrologie au tantra et du tantra à la numérologie. On est là pour tout essayer. Entrez, entrez ! c’est gratuit.

Gratuit !… Car c’est là, bien évidemment, le troisième terme du système : l’argent ne compte pas non plus. Une fois réglé le modeste prix de son séjour (encore que de nombreux resquilleurs s’arrangent pour ne pas payer) il n’y a plus rien à dépenser. Une différence de plus qui disparaît. Ici on n’est donc ni riche ni pauvre, ni beau ni laid, ni intelligent ni stupide. Mais alors qu’est-ce qui peut encore nous guider vers autrui ?… L’amour bien sûr, l’amour débarrassé de toute médiation, de toute symbolisation, pure reconnaissance d’une âme par une autre… Et de quoi peut se nourrir l’amour s’il est privé de ces moteurs du désir que sont l’argent, la beauté, l’intelligence ? Que lui reste-t-il ? Une seule chose : le sexe.

Et c’est ainsi que l’amour en vient à se réduire à la pure attirance sexuelle et nos malheureux « îliens » se retrouvent enfermés dans une insoluble contradiction entre l’aspect purement instinctuel de cette pulsion et l’aspiration mystique à la fusion des âmes qui les animent par ailleurs. D’où il ressort un tableau clinique assez déroutant de leur comportement amoureux. Celui-ci en effet se traduit à la fois par une volonté de déculpabiliser l’acte sexuel, de le libérer des tabous imposés par la société bourgeoise et en même temps d’échapper à une conception purement consumériste du plaisir qui nous ramènerait à l’épouvantail du Club Méditerranée ! Le sexe doit être considéré comme une chose ordinaire, il doit être débarrassé de cette charge de culpabilité qui nous a été imposée par notre éducation. Pas plus de rideaux aux alcôves que de portes aux toilettes !… Mais en même temps il est la seule façon d’épancher cette soif éperdue de reconnaissance qui torture chacune et chacun.

Être reconnu, être écouté, être entendu c’est après cela qu’on aspire. « L’écoute », est sans doute le mot le plus répandu dans le langage îlien. Seulement c’est aussi la chose la plus difficile à obtenir pour la seule raison que chacun étant éperdument engagé dans la même quête on ne trouve évidemment personne qui soit prêt à sacrifier sa propre demande pour répondre à celle de l’autre. En conséquence de quoi, il a été institué une brigade spéciale de volontaires qui, dans le cadre du travail collectif, se chargent, quelques heures par jour, d’écouter les autres. Ils se promènent avec une grosse oreille en carton découpée sur leur poitrine qui indique, comme pour les taxis, qu’ils sont en service. Sinon il faut avoir recours à la complaisance d’un camarade ou d’une simple relation de passage que l’on parvient à coincer après le repas ou au détour d’un chemin… mais alors – soyons honnête - il faut aussi consentir à l’écouter et l’on perd ainsi d’un côté ce qu’on gagne de l’autre !… L’expression la plus fréquemment utilisée ici c’est : « - J’entends ce que tu dis », formule, somme toute modeste, par laquelle on se contente d’indiquer à son interlocuteur que le son de sa voix est parvenu jusqu’à vous. Et c’est déjà beaucoup !…

La première cause du malaise ressenti par notre héros a donc été de se sentir emporté dans le tourbillon vertigineux de ces dialogues de sourds où tout le monde parle et n’écoute personne, où la parole se perd sans rencontrer d’écho dans une vaine dépense de phrases creuses destinées à entretenir l’illusion d’une communication qui ne parvient jamais à s’accomplir. On parle en tous lieux, à toute heure dans cet étrange endroit, on parle pour ne rien dire, on parle pour compenser l’insupportable sentiment du vide qui sépare les individus les uns des autres.

Quant à l’acte sexuel il doit par conséquent relever un double défi : dépasser sa dimension purement animale et se substituer à l’impuissance des mots : Idéal d’une extase muette où la caresse tiendrait lieu de discours. C’est ce que l’on voit s’accomplir un peu partout dans ces longues étreintes communément appelées « câlins » et qui sont ici le mode de communication le plus ordinairement utilisé par les autochtones.

Le câlin est une forme en quelque sorte sublimée du coït qui se pratique avec tout individu de sexe opposé n’importe où et à tout moment. Il consiste à faire passer en l’autre l’essence de son âme comme on y projetterait sa semence. Il serait impoli de le refuser à qui vous le demande car si le véritable coït oblige à payer de sa personne, le câlin, lui, ne mange pas de pain. C’est pratique et pas cher. On prend le temps qu’il faut, on se décharge de sa tristesse et de ce sentiment d’être seul qui engendre la mélancolie et puis on se quitte après s’être salué en s’inclinant légèrement l’un devant l’autre en joignant les mains, geste par lequel on signifie que c’est fini, que l’on est quitte, qu’on peut repartir la conscience tranquille. Certains bien sûr en profitent pour satisfaire quelque désir moins pur comme de s’attarder complaisamment à palper certaines parties intimes du corps de l’autre, mais alors celui-ci, prisonnier de la règle selon laquelle il ne conviendrait pas de rien dérober de son intimité, doit faire semblant de ne pas s’en apercevoir. Après tout, c’est comme pour ceux qui négligent de payer leur séjour, il y a des resquilleurs partout et l’on peut considérer que c’est la part du diable.

Les habitants de l’île adorent cultiver cette ambiguïté entre extase et jouissance. Ils se jouent avec un art raffiné des limites indistinctes qui séparent l’une et l’autre. Cette délicieuse mauvaise foi, qui fait partie de leur charme, trouve son expression la plus raffinée dans une pratique que notre héros devait découvrir quelques jours plus tard et qui est sans doute la plus emblématique de ce singulier continent : il s’agit de ce qu’on appelle ici le « massage ».

 

 

Commentaires

1. Le mardi 9 mars 2010 à 14:51, par Olympia Hoffmann

Nous fallait-il attendre le 100ème anniversaire de la Journée de la femme, Monsieur Parlier, pour lire de telles fadaises sur " la laideur assez généralement partagée de la population féminine " dans cette ile que votre héros aurait rêvée paradisiaque ? "Pourquoi n’y a-t-il pas ici ces mêmes jeunes filles en fleur que l’on peut voir partout, ne serait-ce que sur les plages voisines ?"
Mais que vient-il faire dans ce lieu ? Il aurait certainement, sur les plages voisines, mieux trouvé à satisfaire non seulement sa frénésie carnivore, mais aussi ses besoins intellectuels qui semblent tellement mis à mal ici !
Pauvre homme qui doit se satisfaire de l'intelligence puisque toute la beauté a été donnée aux femmes !
Ou à presque toutes.
Pour les autres, elles n'ont plus droit qu'à l'offense de l'inexistence, puisque l'intelligence semble leur avoir été épargnée.
Quel rêve : un monde binaire, on est belle ou on ne l'est pas, on se montre intelligent ou non.
Critères faciles, tout le monde sait bien ce qu'est la beauté et l'intelligence, évidemment !

2. Le mercredi 10 mars 2010 à 10:14, par Pierre Parlier

Au XIXème siècle le public allait attendre à la sortie du théâtre l'acteur qui avait joué le rôle du traître pour l'insulter. N'est-il pas réjouissant de constater que certains lecteurs ont conservé aujourd'hui la même fraîcheur et s'indignent des égarements du héros avec la même vertueuse virulence. Héros fort peu positif, on vous l'accorde, mais a-t-on jamais fait de bonne littérature avec des héros positifs ? Seulement le héros en l'occurrence c'est l'auteur lui-même, dira-t-on. Et alors? Le propos du livre n'est-il pas justement pour celui-ci de se mettre à distance par rapport à soi, de rendre compte de ses souffrances, de ses égarements, drôles ou tragiques, de sa névrose, de ses fantasmes, pour tenter, non pas de défendre des causes qui n'ont pas besoin de lui pour être défendues et d'enfoncer des portes ouvertes pour se donner la confortable posture d'un zélateur du bien, mais de comprendre l'itinéraire original d'un homme "que valent tous les autres et qui les vaut tous", comme dit Sartre. Cela suppose certes de la part du lecteur un peu moins de naïveté, un peu plus d'humour, de finesse, de sens de l'ironie, du non-dit, du second degré et une conception de la littérature qui ne se réduise pas à un combat manichéen entre le bien et le mal. C'est vrai qu'il en demande beaucoup.

3. Le mercredi 10 mars 2010 à 22:50, par Olympia Hoffmann

Droits du personnage, du narrateur, de l'auteur, puisque humour, finesse, sens de l'ironie et du non-dit semblent de leur côté.
Le lecteur, dans sa conception de la littérature si manichéenne, est décidément trop naïf pour tout saisir.
Et quand, de plus, il s'agit d'une lectrice ! Pourquoi perdre du temps à de telles fadaises ? D'autres lectures l'aideront peut-être mieux à aiguiser l'esprit de finesse dont elle semble si dépourvue.

4. Le jeudi 11 mars 2010 à 16:53, par Androny

Vous auriez intérêt, monsieur Parlier, à moins bien écrire et à moins bien penser.
La forme ne dérangerait personne et on ne viendrait pas vous ennuyez sur le fond.

5. Le jeudi 11 mars 2010 à 20:02, par Rémi Collette

Monsieur Parlier,
si je puis me permettre d'entrer dans le débat avec votre lectrice, où se trouve le combat manichéen entre le bien et le mal dont vous parlez ?
Je n'ai pas bien compris :
S'agit-il d'une opposition, pour votre héros, entre la population féminine caractérisée par sa laideur peu vendable et la population masculine dont nous ne voyons pas ce qui la caractérise nettement ?
Ou d'une opposition entre un monde ordinaire où l'intelligence est une valeur et cette ile dans laquelle les idéologies dominent ?
Pouvez-vous nous éclairer ?

6. Le vendredi 12 mars 2010 à 10:04, par Pierre Parlier

Quand j'évoque, à la fin de ma réponse à Olympia Hoffmann, un lecteur pour qui la littérature ne se réduirait pas à un combat manichéen entre le bien et le mal, je veux m'opposer par là à tous ceux pour qui écrire consiste nécessairement à défendre une juste cause (on a pu voir en d'autres temps ce qu'a donné le réalisme socialiste), tous ceux pour qui écrire consiste à enfoncer des portes ouvertes en entonnant les couplets obligatoires du politiquement correct (la référence à la "journée de la femme" était à cet égard significative).
Dans le récit que je mène je me fiche totalement de savoir s'il est juste ou injuste que notre société réduise la femme à une valeur marchande reposant sur sa beauté, même si à d'autres moments de ma vie je peux être un farouche partisan des thèses féministes (ce que mon interlocutrice ne parvient pas à comprendre). Dans ce récit mon propos est ailleurs, il est de décrire, d'analyser les réactions d'un individu particulier en face d'une situation donnée. La relation qu'il a avec la beauté féminine apparaît avant cela à plusieurs reprises, la beauté représentant pour lui la figure particulière en laquelle s'incarne la grâce divine (pour des raisons qui trouvent leur explication dans le premier tome) et sa réaction en face de la laideur (réelle ou pas, là n'est pas la question) de la population féminine qu'il découvre en ce lieu se relie en son esprit à la laideur des femmes qu'il vient de rencontrer peu de temps avec sa petite annonce. Tout ceci fait un tout et accrédite en lui l'idée qu'il est un réprouvé, condamné à ne se fréquenter que d'autres réprouvés, ce qui le conduira à éprouver des sentiments de haine à l'égard de toutes ces femmes qui lui ressemblent ou plutôt qui lui sont spécialement destinées. En un mot il s'agit de décrire l'itinéraire original d'un homme (en qui peuvent se reconnaître beaucoup d'autres), ce qui est une tâche beaucoup plus compliquée et exaltante que de défendre je ne sais quelle juste cause (démarche qui peut se révéler au demeurant beaucoup plus utile pour ces mêmes justes causes, en permettant de comprendre les phénomènes en profondeur, que d'entamer des péans solennels selon des rites consacrés). Reprocher à l'auteur de ce récit de proférer des "fadaises" sur les femmes au lieu de défendre leur cause c'est un peu comme si l'on reprochait à Camus (pardonnez-moi la comparaison) de raconter l'histoire d'un homme qui tue un arabe sur une plage au lieu de parler de ceux qui se battent pour la cause algérienne.

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