Michel, de Dominique Guerville - L'écritoire du Château d'Avanton
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Michel, de Dominique Guerville

mardi 24 janvier 2017 à 07:02 :: Page accueil :: #1308 :: rss

   Arrêté au passage piétons au coin de la place saint Michel et du boulevard du même nom, il me faut quelques secondes pour réaliser que dans le bus qui vient de passer devant moi, j’avais reconnu quelqu’un.

Ce sont les lunettes qui ont induit le déclic, leurs verres ronds et leur monture métallique, des lunettes de commissaire politique lui disions-nous pour le faire monter dans les tours.

Michel, les lunettes n’auraient peut-être pas suffi pour l’identifier, si je n’avais reconnu sa manière si particulière de poser sa tête sur sa main style penseur de Rodin.

Sacré Michel, sans doute m’avait-il reconnu lui aussi. Je partis en courant dans la direction qu’avait pris le bus, mais à l’arrêt suivant à ma grande déception personne sur le trottoir.

J’ai dû me méprendre, et ce n’était pas lui, pourtant j’en aurais mis ma main au feu. Peut-être m’a-t-il reconnu lui aussi, mais qu’il n’a pas eu envie de renouer avec cette époque si lointaine. On peut le dire, quarante ans ou presque, en tout cas mon cœur est là pour me rappeler ces années, il cogne comme un vieux diésel et je n’arrive pas à reprendre mon souffle.

Michel c’est celui qui m’a aidé à sortir de l’adolescence, cette période agitée où l’on commence à s’émanciper de ses parents. Pour lui, ce stade a été escamoté, à mon âge, il était indépendant, avait sa chambre, voiture, petites amies et du travail.

Je savais qu’il n’était pas orphelin, mais selon lui ses parents se désintéressaient de lui.

Sa vie nous semblait rêvée, hors de notre portée, en un mot inaccessible, une liberté dans laquelle il était capable de produire le pire et le meilleur. Quand il nous entendait soutenir cette version, il protestait mollement, car en définitive ça le posait et lui donnait une stature. Non qu’il ait eu besoin de ça, mais derrière cet écran, il pouvait mener sa vie comme bon lui semblait.

Au travail, c’était quelqu’un de rigoureux, de sérieux, coopératif et inventif, mais comme dans la chanson de l’époque « quand la cloche a sonné », il devenait incontrôlable.

Impossible de savoir s’il lui arrivait de dormir, à vingt-deux heures quand nous sortions du travail, oui, j’avais accepté d’aller travailler avec lui à la poste, nous étions trieurs de nuit dans le dépôt de la gare de l’Est.

Il m’avait dit :

-        Pas de problème c’est un job un peu con, mais pas trop d’heures et c’est correct pour la paye, en plus c’est important, on mange bien à la cantine.

Autre facette de l’emploi, quand il manquait des trieurs sur train pour la liaison de Nancy, nous assurions les remplacements, mais c’est une autre histoire.

J’ai accepté au grand dépit de mon père qui m’imaginait devenir, je ne sais trop quoi, mais pas trieur.

-       Quand tu auras fini de faire le guignolo, on en reparlera. Ajoutait-il !

Sortie du travail en début de nuit, nous filions sur Belleville manger des pains Bagnat dégoulinant d’huile d’olive, remplis de tomate et d’oignons, que l’on agrémentait au choix d’œuf dur, de thon ou de poulet.

C’est délicieux, ça dégouline sur le menton et dans les doigts, avec ça on ne risque pas d’attraper des engelures.

Quand le moral battait la chamade, nous cherchions refuge dans une cave où le jazz pleurait à vous fendre l’ame, les poumons brulés par la fumée, nous ne rentrions dormir qu’à l’aube.

Notre sujet de discussion le plus courant, quand nous ne parlions pas de filles, portait sur la guerre, il ne comprenait pas que je sois heureux que mes frères et moi ayons échappé à la guerre d’Algérie. Nous avions accompli notre service militaire, mais notre bravoure s’était arrêtée là.

-       Vous n’êtes pas de vrais citoyens, un citoyen défend sa patrie ! affirmait-il l’œil rageur.

Quand la guerre a éclaté là-bas dans son pays, enfin le pays qu’il imaginait puisqu’il n’y avait jamais vécu, il s’est précipité à l’ambassade d’Israël pour s’engager. Le temps d’établir son dossier, la guerre était terminée, elle n’avait duré que six jours du cinq au dix mai.

Quand nous lui demandions pourquoi il vivait ici puisque son pays était là-bas, il restait alors silencieux un long moment, le menton posé sur sa main les yeux dans le vague.

-       Si je suis ici, c’est que je ne peux pas m’arracher complètement.

Nous ne poussions pas plus loin, les réponses il les abordait les soirs de vague à l’âme, quand il chantait les chansons d’avant et qu’il récitait l’arbre généalogique de ses disparus.

La nuit qui a suivi la fin de la guerre des six jours, il nous a emmenés danser jusqu’à l’aube devant l‘ambassade du pays de ses rêves. Ambiance surréaliste de cette foule dansant la traditionnelle Hora d’Europe de l’Est, soulée par le bruit et la poussière dans une rue bouclée par la police, sous un ciel étoilé.

C’est violent l’échange d’un regard, comme ça, qui ne dure qu’une fraction de seconde, puis plus rien.

En rentrant chez moi, j’ai recherché un vieux carnet dans lequel j’avais gardé d’anciens numéros de téléphone.

J’y ai retrouvé son nom et un numéro qu’il y avait notés un soir de déambulations. Une soirée au cours de laquelle, pour ne pas changer, lui parlait de la guerre à laquelle il n'avait pu participer et certainement des autres, et moi de celle à laquelle j’avais échappé et nous buvions pour oublier !

Il n’acceptait pas qu’on lui impose quoi que ce soit, il voulait être maître de sa destinée et là avec leurs paperasses, on l’avait privé de sa guerre. Moi, je ne regrette rien, au contraire de lui, surtout pas d’avoir échappé à l’opération de maintien de l’ordre à laquelle on était prêt à gentiment me convier…

Le numéro est en service j’entends la sonnerie dans le vide, lorsqu’à la cinquième quelqu’un décroche, il était temps c’est la limite que je me fixe toujours.

Une voix de femme s’est contentée de lancer – Oui.

Je me suis présenté, j’ai demandé à parler à Michel, j’ai entendu un rire amer, il y a eu un silence, puis elle m’a donné rendez-vous dans un café du Marais.

-       C’est en face du métro Saint Paul, je vous attendrai en terrasse, je suis rousse.

Elle ne m’a pas donné d’heure, j’y suis donc allé tout de suite, personne bien entendu j’ai bu une bière, je suis allé faire un tour dans le quartier. Ce n’est qu’à mon troisième passage que je l’ai repérée en terrasse.

Rien, pas de journal, pas de livre, pas de consommation, les yeux dans le vague, cheveux roux au vent, elle m’attendait.

De son long monologue, il ressortait que le démon de Michel l’avait repris et qu’au moment de la guerre du Kippour en octobre 73 il était parti là-bas.

Le plus important étant qu’il n’en était pas revenu…

Lors de mon appel, elle avait espéré que je pourrais lui donner des nouvelles, alors pourquoi cette rencontre pleine de désespérance.

-       Il faut toujours marquer la fin d’une histoire d’amour pour trouver l’oubli, sinon, elle devient un cancer qui vous ronge de l’intérieur a-t-elle ajouté.

Je ne lui ai pas voulu lui parler, de l’homme aperçu dans le bus !

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