L’Odyssée, de Marie-Françoise Chevais - L'écritoire du Château d'Avanton
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L’Odyssée, de Marie-Françoise Chevais

dimanche 5 février 2017 à 10:56 :: Page accueil :: #1310 :: rss





-       Hé ! Lucien !

-       Ouais…je finis mon ptit jaune et j’arrive, t’as bien cinq minutes.

Un homme chauve et fluet, accoudé au bar, le verre à la main, s’est retourné vers la salle.

Comme tous les mercredis, une petite bande de clients, des jeunes pour la plupart, a disposé les tables en un cercle approximatif et dans un joyeux brouhaha chacun s’est installé là où il a pu.

-       Alors, tu viens? On t’attend, c’est toi le conteur, bon sang, répète Ulysse, le patron du bar qui s’est assis pesamment sur une chaise, glissant avec difficulté son énorme bedaine derrière « sa » table, celle qui lui permet de surveiller le comptoir. On ne sait jamais, un petit malin pourrait bien avoir envie d’aller biberonner gratuit !

Lucien quant à lui se fait attendre. Bien sûr qu’il va leur raconter une histoire, comme chaque mercredi, mais il aime jouer les divas, il se délecte de ce moment où avant d’entrer dans l’arène, il sent tous les regards braqués sur lui, une petite revanche sur sa vie d’OS interchangeable. Ouvrier Spécialisé, il en rit encore… Spécialisé… Oui mon gars… SPE-CIA-LI-SE ! Ah les patrons, rois de la vaseline, moi je te le dis !…

Ces soirs- là, comme l’autre de la chanson, il est en haut de l’affiche. Peu lui importe que le bar l’Odyssée n’ait qu’un lointain rapport avec Bercy. Lui, il est là et on l’attend.

C’est Ulysse qui l’a poussé à venir exercer ses talents de conteur.

Brave Ulysse. Il y a vingt-cinq ans quand il est venu s’installer dans le village avec sa jeune épouse, il a ouvert ce bar. Au début, ce n’était pas gagné, il fallait s’adapter et se faire adopter. Heureusement, Ulysse est doté d’un caractère jovial et il déborde d’empathie pour son prochain, nombreux sont ceux qui viennent s’épancher dans son bar.

-       Y’a plus de curé, c’est chez moi qu’ils viennent à confesse, a-t-il coutume de dire en partant d’un grand rire communicatif.

Lucien regarde son ami avec tendresse, il est heureux de le voir rire à nouveau.

Quand Danielle, la femme d’Ulysse est partie avec le représentant Ricard, un gommeux qui se la jouait marseillais avec l’accent qui va avec, Lucien n’a pas été surpris. Pff..ça le dégoûtait de voir Danielle rire un peu trop fort aux blagues de cet abruti.

Elle va mal finir, cette histoire pensait-il.

Il avait raison.

Un dimanche, quand Ulysse est rentré de sa partie de chasse, un des rares loisirs qu’il s’autorisait, il a trouvé le bar fermé. Sur la table de la cuisine, un mot écrit à la hâte sur une feuille dont le bandeau publicitaire proclamait « un pastis, sinon rien », elle avait écrit :

            J’en ai marre de cette vie, je m’ennuie, je pars avec Tony.

Danielle

            PS : je passerai demain récupérer mes affaires.

En repliant le mot et avant de monter dans sa chambre et de s’effondrer tout habillé sur le lit Ulysse s’était dit « quand même, elle aurait pu attendre, fermer un dimanche et où qu’ils sont allés faire leur belote les petits vieux de Feuilles d’automne ? »

Les jours suivants furent terribles, Ulysse, complètement dévasté ne voulait plus ouvrir son bar, Lucien et les copains se relayaient pour maintenir l’activité.

Mais, peu à peu, Ulysse avait repris pied et un matin, en arrivant, Lucien l’avait trouvé juché sur un grand escabeau, en train de retirer l’enseigne, Le Dany bar.

En la jetant avec fracas sur le sol, il avait déclaré :

-Allez ouste ! Plus de Danielle, plus de Dany bar.

Lucien jugea alors que son ami entrait en convalescence.

Deux semaines plus tard, tout le village était convié à l’inauguration de l’Odyssée.

-       Pourquoi ce nom, lui avait demandé Lucien ?

-       Ben…t’es tout de même pas ignorant au point de ne pas avoir entendu parler de l’Iliade et l’Odyssée, tu sais bien Ulysse qui part acheter des cigarettes et qui revient dix ans après…

-        ????

-       Mais non, je rigole, y’avait pas de cigarettes à cette époque, mais il est bien parti dix ans et pendant ce temps sa Pénélope, elle l’a attendu. Eh oui !… elle faisait du tricot ou de la broderie, je ne sais plus exactement.  Fidèle. Pas comme la mienne !

Enfin bref, tout ça pour dire que c’est mon prénom qui m’a donné cette idée et figure-toi, j’en ai eu une autre. Son truc au mec de l’antiquité, c’étaient les voyages, ici c’est plus compliqué, d’abord y’a pas la mer et les voyages c’est trop cher. J’ai pensé qu’on pouvait voyager d’une autre manière .

Sur le moment, Lucien avait eu de mal à comprendre ce que lui disait son ami, il avait même pensé que son chagrin était revenu et le faisait divaguer.

Ulysse ??? Pénélope ??? L’Iliade ???

-       Oui, avait repris Ulysse, ma longue expérience derrière un comptoir m’a fait comprendre que tout le monde aime écouter de belles histoires. Les gens en ont marre de se retrouver tout seuls devant des séries télé à la con. Ils veulent de la chaleur.

Alors j’ai pensé que toi qui sais si bien raconter tu pourrais venir faire le conteur une fois pas semaine.

Lucien avait tenté d’objecter.

-       Mais c’est un truc de vieux ça, je croyais que tu voulais attirer une clientèle jeune ?

Ulysse avait secoué la tête.

-       Tintin et Milou c’est pas pour les gens de 7 à 77 ans, peut-être ? Et les 77 ans, même nous on les a pas encore, s’était-il esclaffé.

C’était il y a cinq ans. Depuis, tous les mercredis, grands et petits viennent l’écouter, lui, Lucien l’OS de chez Renault

Guidés par la voix de Lucien, ils traversent les mers, ils gravissent les montagnes, ils s’affranchissent du temps et de l’espace. Ils voyagent.

Au prix d’une limonade. C’est pas cher une limo.

 

                                                                                                 

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