Dégâts collatéraux, de Dominique Guerville - L'écritoire du Château d'Avanton
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Dégâts collatéraux, de Dominique Guerville

mardi 11 avril 2017 à 15:30 :: Page accueil :: #1321 :: rss

Difficile de remonter le chemin qui mène du canal jusqu’au cœur du village, le corps brisé, l’émotion.

Huit ans déjà et je ressens les mêmes sensations que ce jour-là.

La veille, les canonniers avaient pulvérisé ma barge au principe que je me dirigeais vers l’est, là d’où l’ennemi pouvait surgir à tout moment. Bateau coulé, cargaison perdue, mon cheval, vieux compagnon éventré battant des pattes et qu’il avait fallu achever.

La rumeur courait les routes, ils étaient là, non, déjà derrière nous, on entendait la canonnade, enfin certains. Tout le monde connaissait un voisin qui avait aperçu un cavalier, un Uhlan pour sûre à la lisière des bois.

Le village est presque vide, depuis toutes ces années peu d’habitants sont revenus, mais on y cuit toujours du pain.

Je pourrais monter la rue yeux fermés en tapant le sol de ma canne comme un aveugle tant je me souviens des lieux.

Le même temps qu’aujourd’hui, gris et maussade, une lumière dans laquelle le canal ne se distingue plus de la terre si ce n’est par ses alignements de têtards. On entendait des voix au loin comme si le vent brassait les feuilles des arbres sous ses rafales. Cela montait en puissance, puis, se posait pour un temps de silence, vite rompus par les cris de colère que l’on sentait soudre de ces voix anonymes, ainsi que la peur et l’affolement.

Mon pauvre Dick était attelé, il en bavait le bon chien car il devait me tirer vu qu’avec mon pied blessé je n’aurais pu m’avancer si loin.

En arrivant sur la place de la poterie, la surprise de découvrir qu’étaient rassemblés ici la quasi-totalité des femmes du village et des environs, plus quelques pauvres hères dans mon genre venu s’enquérir d’un morceau de pain.

La boulangère était barricadée dans son fournil, effrayée par cette houle qui menaçait de la submerger, elle et son commerce.

En effet, les cris poussés par cet attroupement pouvaient se montrer inquiétants : ils lui annonçaient sans conteste qu’ils la pendraient haut et court dès qu’ils se seraient saisis d’elle.

Le motif de cette révolte étant qu’elle avait doublé le prix de son pain, ce dès les premiers bruissements de guerre alors que jusqu’à présent j’en avais été la seule victime.

Les pierres brisaient une à une les vitres de sa boutique sans que se produise la moindre réaction de sa part ou de celle des gendarmes à cheval présents sur les lieux.

Ils étaient deux, figés comme des bonshommes de neige, le plus grand qui devait être le chef perché sur un beau boulonnais large comme une charrette à foin. Harnachés comme pour la parade, les bottes rutilantes, le mousqueton dans le dos, un révolver dans son étui en cuir attaché à son ceinturon. Il avait juste tiré son briquet, ce sabre à lame courte et épaisse qu’il tenait posé sur ses cuisses.

L’autre, plus petit, ou était-ce le fait qu’il soit descendu de son cheval qui donnait cette impression, était aussi, plus rond, plus emprunté dans son attitude. Il est vrai que lui était là, seul face à cette foule énervée, et que la situation pouvait très vite dégénérer.

 J’ai libéré Dick, qui est allé pisser sur le pied d’un tilleul. Pendant ce temps j’ai pris langue avec l’une des harengères, qui en quelques mots m’a résumé la situation.          

       - Ces messieurs sont là pour protéger la boulangerie dont la fournée est réquisitionnée pour les troupes stationnées dans la campagne, d’où le doublement de son prix.

J’ai pensé par-devers moi que le doublement du prix n’était qu’accessoire, si de toute manière elle ne vendait pas son pain.

Le gendarme ventru était venu se positionner entre la boutique et les femmes en colère, les repoussant du plat de sa lame quand elles se montraient trop pressantes.

Ma colère est montée d’un seul coup, je suis venu à ses côtés, je l’ai bousculé, et j’ai expliqué à cette foule enragée que nous allions balayer tout ce beau monde, forcer la porte et que tous seraient servis.

Les gendarmes n’ont pas réalisé tout de suite ce que je racontais dans mon patois, quand ils ont réagi, le désastre était en marche.

Le grand sec a ordonné à son sous-fifre rondouillard de se saisir de moi.

J’ai réagi en criant à Dick de mordre le cheval, ce qu’il s’est empressé d’exécuter.

Pendant ce temps le gendarme m’avait attrapé par le col de ma vareuse et me pointait sa lame sur la panse.

La rage m’a submergé, j’ai balancé son sabre, lui ai donné quelques calottes qui l’ont déstabilisé, et je l’ai entrainé vers le puits qui se trouvait là, dans la maçonnerie du mur de la boulangerie.

Ne me restait plus qu’a l’attraper par le fond de sa culotte, et lui fourrer la tête dans le puits tandis que je plaçais ses jambes sur mon épaule.

Impossible d’aller plus loin, il avait saisi à plein bras les montants métalliques portant le tambour. C’était impressionnant car ses hurlements remontaient du fond de la cavité, déformés et amplifiés.

Il a juré quand son képi est tombé en provoquant un plouf de mauvais augure, m’a supplié de le reposer au sol, je pensais qu’il allait se fatiguer de sa position et qu’alors je pourrais l’expédier dans la baille.

La devanture a cédé, accompagnée par les hourras, des bruits cristallins de vitres brisées, des craquements de bois, les cris de victoire fusaient entremêlant félicité et férocité.

Tout à coup un grand souffle sur ma nuque et la rencontre brutale d’un objet contondant avec mon crâne m’estourbit pour le compte.

Personne n’était venu me secourir, au réveil ils m’avaient garotés les poignets avec une longe de cuir, reliée à l’arçon d’une selle, mon chien était mort, ma voiture démantibulée.

Ma seule consolation a été de rencontrer le regard de la boulangère qui contemplait le désastre, mais elle tenait encore en mains la lourde pelle à enfourner avec laquelle elle m’avait assommé.

J’ai marché pendant des heures pour rejoindre le chef-lieu de canton où je devais être jugé, quelquefois, ils m’ont trainé sur les chemins sans me laisser le temps de me relever, ce en dépit de mes blessures.

La juge a écouté les gendarmes, ne m’a pas donné la parole quand j’ai voulu lui expliquer ma situation, et lui demander de me faire justice pour les préjudices que j’avais subis.

-       Huit ans de bagne à Cayenne, vous partirez avec la prochaine chaine !

En effet, le prix du pain avait beaucoup augmenté.

Mais je suis là !

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