Effets de style, de Aline Henry - L'écritoire du Château d'Avanton
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Effets de style, de Aline Henry

lundi 12 juin 2017 à 10:22 :: Page accueil :: #1327 :: rss


     
     8ème séance : Eldorado - Phrase inductrice : "Il pleut."


Il pleut.

 

C'est ce qu'on appelle en anglais « a patheric fallacy ».

Elle vient de le quitter et il pleut.

Dans les Hauts de Hurlevent, quand Heathcliffe menace, l'orage s'abat sur la lande.

Le lecteur comprend tout de suite.

Là, c'est pareil. Il a l'impression d'être un héros de roman.

Quoiqu'héroïque, il ne le soit guère.

Il ne fait que subir les conséquences de l'annonce qu'elle lui a faite ce matin.

Elle le quitte pour un autre.

Non pas qu'il ne s'y soit attendu, la routine s'était depuis longtemps déjà installée dans leur foyer, le ciel était gris et bas depuis des lustres, il avait repéré ses absences, physiques ou mentales, de plus en plus fréquentes.

Il avait fait comme si de rien n'était. Il serait encore temps de trouver un parapluie quand le nuage crèverait, il n'allait pas le trimballer constamment pour le cas où.

Et là, ça y est.

Il pleure les habitudes rompues, la voix familière et l'odeur rassurante de celle qui vient de quitter sa vie. La présence au creux du lit, le face à face des petits déjeuners.

Il pleure et il pleut.

Le temps fait grise mine et son moral est plombé.

C'est sa jeunesse qu'elle a emportée avec elle. C'est foutu pour lui maintenant.

Il sort. En polo. Sans se couvrir.

Peu lui importe de choper la crève.

Il va au bord de la rivière.

Les gouttes font comme un crépi rugueux à la surface de l'eau.

Evidemment il y a un saule pleureur.

Comme il a encore le sens de l'humour, il esquisse un sourire.

La nature communie avec son malheur.

Son cœur est  une pierre qu'il voudrait voir couler.

Toutes ces années passées à ses côtés se sont effacées. Il ne lui reste qu'une immense solitude.

Dis, qu'as-tu fait, toi que voilà, de ta jeunesse ?

Il a soudain l'âge de la vieille en contrebas qui se dirige vers le pont.

Une silhouette à trois pattes, comme on dit.

Elle non plus n'a pas de parapluie.

Sa blouse mouillée fait ressortir une espèce de grosseur qu'elle a au niveau du cou.

Il y en a qui ne sont vraiment pas gâtées, on dirait Carabosse.

Elle se traîne en claudiquant jusqu'au premier parapet.

Elle s'immobilise et contemple le fleuve.

La pluie redouble. Elle va attraper la mort, pense-t-il.

Et aussitôt : la veinarde. S'il pouvait faire une pneumonie, lui aussi, il serait bien débarassé.

Arriver à cet âge-là, Dieu l'en préserve. Il se surprend à la plaindre.

Elle le distrait de son malheur.

Pourquoi faut-il supporter les mille misères de la vieillesse ?

Il la regarde poser sa canne, empoigner la rambarde...

Il court.

Il arrive à temps.

Madame, les ponts, c'est fait pour traverser, pas pour sauter !

Elle le regarde interloquée. Un rayon de soleil éclaire son pauvre visage.

Ensemble, en silence, ils admirent l'arc-en-ciel qui vient de se former.

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