Rêverie, de Denise Michel - L'écritoire du Château d'Avanton
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Rêverie, de Denise Michel

dimanche 22 octobre 2017 à 16:33 :: Page accueil :: #1343 :: rss

 

« Je fais souvent ce rêve »……

            « Je LE revois souvent ! les images arrivent sur moi le soir ou à midi, quand je viens de prendre mon café, je fais une petite sieste je suis dans le fauteuil ; comment dire ? Ça me commande ». Elle est assise sur le pas de la porte, la petite porte accolée à la grande sous le porche majestueux où autrefois, passaient les charrettes.

Elle songe au soir de l’automne, si doux et pénétrant, automne de la vie aussi ? Cette ferme, c’est la sienne. Elle ne l’a jamais vraiment quittée, sa vie s’est passée dans les roseaux des marais, la verdure, les petits ponts bossus, la barque qui glisse sur l’eau sombre, le bruit cadencé de la pigouille .

            Elle songe à son mari ; elle LE voit ! Sa silhouette qui se découpe dans la barque sur le fond vert, l’anorak qu’il ne quittait jamais et les bottes, inséparables de son allure voûtée. Depuis qu’il est parti, le fils a repris la ferme ; il a suspendu le vêtement du père au vieux portemanteau de bois dans l’entrée. Une odeur très particulière, douceâtre et entêtante accompagne celui qui entre. L’odeur du marais, l’odeur du père.

            Elle songe à ce marais qu’elle aime tant, cette douceur triste des soirs brumeux et aussi ces moments vainqueurs et joyeux de l’été, quand tout se fond dans une débauche de verts et de rayons de soleil filtrés par les eaux glauques. Le marais, c’est aussi l’automne, rude enveloppe à sa rêverie, comme ce soir-là.

 

            Elle songe à ce marais qu’elle aime tant. Ses souvenirs se mêlent à la lumière surgie de la brume ; elle voit nuages et chevaux, nuit et aube. Une course devant ses yeux…

Des fenêtres amères et d’opaques soleils, l’hiver, la nuit glaçante, les nuages éteints galopant dans le soir. Chevaux ensorcelés par la brise endormie. Ils courent dans le froid des lendemains éteints et leurs yeux affolés conduisent leur galop vers l’étang miroitant au loin dans la prairie. Ils vont droit de l’avant, croyant trouver là-bas l’herbe, le sel, la vie, les pépiements joyeux des oiseaux du marais.

Et l’aube qui s’éveille. Le ciel est gris et tendre, la fin de leur voyage est là dans la rosée ; la brume du matin se lève, enveloppe le jour.

            Comme on se réveille, elle revient à elle, assise sur la pierre qui était encore chaude de la douceur du jour. Maintenant elle est froide, devenue rugueuse, inhospitalière.

« Faut que je rentre, je vais attraper froid ! ». Quoique, personne ne l’attend ! la ferme est silencieuse depuis qu’il s’en est allé, l’homme à la veste de chasse et au vieil anorak. Cette odeur : son passage ici avec elle. Son cœur se serre, tout à coup, elle sent le poids de ses genoux, de son dos fatigué. Il y a en elle une douleur tranquille. Cette rivière endormie, c’était le flux de leur vie ; comme si elle traversait leurs corps endoloris par le travail. Les nuages, chevaux galopants, passent devant ses yeux.

            Elle serre son châle croisé sur sa poitrine ; de ses mains noueuses, elle referme la petite porte puis le grand portail ; bruit de ferraille, crissement de la rouille.

 

            Dans le soir qui tombe, elle voit arriver vers elle – elle a encore de bons yeux – le petit chat joueur de la dernière portée. Il gambade à sa rencontre, encore un peu maladroit sur ses hautes pattes fines de chat adolescent. Il vient frotter de son museau ses jambes fatiguées : il la marque d’effluves amicales. Il ronronne à tort et à travers, « comme une batteuse » pense-t-elle, et elle rit, son cœur s’allège par cette petite présence. Enfouis dans les songes les nuages-chevaux des idées sombres ! C’est comme l’aube se dit-elle.

 

            « Allez ! mon Minou ! on va à la soupe ! » Demain, les petits enfants viendront ; il y aura de l’espoir, des rires et des cris ; un gâteau dans le four, du cidre sur la table.

            Un autre jour viendra, la vie recommencera.


 

 

 

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