Rêverie-suite, Bas le masque, de Denise Michel - L'écritoire du Château d'Avanton
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Rêverie-suite, Bas le masque, de Denise Michel

lundi 13 novembre 2017 à 08:23 :: Page accueil :: #1347 :: rss


      2ème séance - Des contraintes qui ouvrent une action. Une personne entre. Une autre personne la suit.

Les petits enfants sont venus, avec leurs cris et leurs rires ;  croustillante la tarte aux pommes,  pétillant le cidre. Les enfants de sa fille Jeannie la petite Héloïse et Cédric 8 ans.

Jeannie habite dans le bourg, à quelques chemins creux de la ferme ; un pavillon « moderne »,tout confort, pourvu d’un vaste séjour et d’une mezzanine où Cyril, le mari de Jeannie a installé son bureau pour « faire ses papiers »; il est artisan plombier dans une petite entreprise du voisinage.

 

            Aujourd’hui, c’est Halloween, la fête des masques comme on disait dans le marais depuis le Moyen-Âge . Juste avant la tristesse de la Toussaint et du jour des tombes, de gentils petits masques parcourent la campagne; ils se veulent terrifiants mais c’est pour rire ; chacun le sait, même Cédric qui s’est déjà costumé .

 

            Les voilà à sa porte. Thérèse, la dame du marais est dans sa cuisine, la cloche du petit portail vient de tinter ; elle regarde l’heure au vieux carillon contre le mur de pierre. Il est 17h et elle n’attend personne ! Le chat sur ses talons, elle traverse la grande allée bordée des rosiers fatigués par l’automne. Elle entr’ouvre le petit portail, celui devant lequel elle avait songé l’autre soir ; elle entr’ouvre seulement, on ne sait jamais... quand on vit seule !

 

            Elle est face à trois masques : la plus petite de l’âge  d’Héloïse, dans les quatre ans, petite citrouille rousse bien joufflue, jupe-ballon orange, fichu orange sur ses cheveux bouclés ; elle rit d’un air malicieux, un peu embarrassé aussi. Ce doit être son premier Halloween. Elle serre fort la main d’une adolescente très mince et pâle qui porte un immense chapeau pointu, chasuble-toile d’araignée et grand balai, aussi rousse que la petite.

 

            Thérèse reconnaît les filles de la ferme voisine, celles de Désiré qui vient lui « prêter la main » à la ferme depuis la disparition de son mari. Elles se trémoussent, chantent à toute allure une comptine où il est question de bonbons et de gâteaux et du diable qui se vengera si on ne donne pas!

 

            Derrière la gentille sorcière se profile une ombre très noire et très haute, compacte ; apparition vêtue d’une cape sombre qui lui tombe jusqu’aux pieds, la tête encapuchonnée, le visage d’un masque affreux, visage squelette bouche tordue, orbites béantes. Dans le soleil si doux de cette après-midi d’automne, ce masque de Scream fait surgir la mort et l’effroi.

 

            Le spectre porte des gants noirs aux ongles rouges et crochus ; il pose sa main sur l’épaule de la sorcière. UN LONG CRI SINISTRE, un ricanement diabolique troue l’air si doux et roule en cascades mortelles.

 

            Pour  Thérèse c’est la panique ; son estomac se contracte, sa gorge se noue... l’Effroi, la Mort passent devant ses yeux ; les chevaux fous de son rêve, l’autre soir sur la pierre du petit porche. Comme elle se sent fragile et vulnérable depuis que la mort a frappé sa vie. Elle tremble, détourne les yeux du spectre ! Le noir ! la douleur si vive comme une menace, la douleur à hurler l’arrachement d’une plaie que rien ne referme !... la cloche du glas, le cri de la chouette dans le grand sapin... Présage de  mort, dit-on ici !

 

            Vu la stature, ce doit être un homme, un jeune homme pense-t-elle,un peu revenue à elle, un homme comme si L’Enfer ne pouvait être un visage de femme  ! Elle atterrit après cette incursion inattendue dans sa douleur auprès de ces enfants-là si lointains de son trouble.

 

            Les deux filles reprennent leur chanson et tendent leurs petits paniers déjà garnis de bonbons et de monnaie, mais elles ont cessé de rire ! le long cri du fantôme les a glacées elles aussi ; la gentille sorcière retire la main gantée de dessus son épaule. Elle pose son balai à terre, se retourne et d’un coup sec tire sur la capuche vers l’arrière. LE MASQUE TOMBE. C’est le frère aîné des deux rousses, aussi brun de cheveux et blanc de peau que le fantôme.

 

            La dame du Marais le connaît bien ; il est apprenti dans l’entreprise où travaille son gendre ; elle l’a déjà vu chez Jeannie un jour ou elle gardait les petits ; il était venu aider Cyril à la plomberie de la cuisine ; un si gentil garçon!

 

            Elle gronde, soulagée : «On n’a pas idée de me faire une peur pareille ! On n’a pas idée de faire des farces pareilles ! ». La petite citrouille pioche dans le panier et dèpapillotte un bonbon à grand bruit. Les deux aînés ont bien perçu le changement d’atmosphère…. Le fantôme est tout confus…

 

            « Puisque c’est comme ça,vous n’aurez pas de bonbons ! » Mais elle cherche dans la poche de son tablier de la  monnaie ; elle réunit une poignée de petites pièces et la déverse dans le panier de la sorcière. « Il doit y avoir à peu près deux euros ; vous achèterez quelque chose, ça me portera bonheur.» Les pièces teintent dans le panier. Le garçon, qui n’a pas remis sa capuche répète : « On vous a fait peur ! »

 

            La Dame du marais referme sa porte, encore émue de cette rencontre. «J’ai eu peur comme une gamine ! qu’est ce que je suis sensible en ce moment », se dit-elle. Les trois masques dépassent le porche et disparaissent dans la lumière blonde du soleil couchant.

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