Déjà tard, de Viviane Youx - L'écritoire du Château d'Avanton
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Déjà tard, de Viviane Youx

lundi 13 novembre 2017 à 12:30 :: Page accueil :: #1348 :: rss



     2ème séance - Des contraintes qui ouvrent une action. Une personne entre. Une autre personne la suit.

Déjà tard. Elle aime se réfugier tout là-haut, pendant des heures, seule. Un grenier, son grenier comme elle l’appelle. Même si c’est plutôt le haut d’une tour, qu’elle rejoint grâce à plusieurs volées de marches qui ont vécu, bien vécu. Son esprit s’envole, rejoignant les anges qu’elle n’a pourtant jamais vus, même de là-haut. Elle a du mal à y croire, à ces histoires d’anges, d’esprits. Si elle va là-haut, dès qu’elle peut, c’est plus pour oublier, se retrouver, elle, sans intermédiaire. Elle n’a pas besoin de ces racontars de son enfance, croquemitaines et autres peurs, elle a bien assez de fantômes dans la tête. Pas de larmes, plus de larmes, tout cela, c’est fini. C’est une autre époque. Le calme s’est installé en elle depuis qu’elle a trouvé ce refuge.

 

D’habitude elle y va plus tôt. Elle essaie de s’organiser dans ses horaires pour avoir du temps, son temps à elle où elle monte, se ressource. Elle pense souvent à cette rengaine, je monte me ressourcer, un oxymore de première, elle aurait plutôt cherché la source dans la terre, dans les tréfonds, mais près des étoiles, elle n’aurait pas imaginé. Et pourtant, c’est bien cette rengaine qui s’impose à elle quand elle prend l’escalier.

 

La porte est lourde ce soir. Une porte si bringuebalante d’habitude, là elle est de plomb. Personne n’est venu la renforcer dans la journée, elle n’est pas moins bringuebalante, juste plus lourde, comme si l’heure tardive l’avait plombée. Elle la pousse, un peu plus fort, assaillie par des bouffées chaudes, son estomac se crispe, elle repousse le châle dont elle a pris l’habitude de se couvrir le cou et les épaules quand elle monte. L’escalier est sombre, déjà tard, les petites lucarnes carrées ne lui apportent qu’une lumière pâle. Elle écoute. Sans être sûre. Un bruissement furtif, comme un pas qui glisserait sur une marche à laquelle il n’est pas habitué.

 

Mais non, elle se trompe. La porte aurait grincé, et malgré sa pesanteur exceptionnelle elle a pris soin d’enclencher le pêne. Son oreille s’aiguise à tout et à rien. Ça ne bruit même pas que de lointaines alarmes lui affolent déjà le cœur. La gomme de sa semelle gauche se plaque sur l’avant-dernière marche, plus moyen de bouger, comment une chaussure aussi légère, une seconde peau à lacets fins qu’elle porte depuis des années dans différentes couleurs, peut-elle tout à coup peser des tonnes ? Son pied droit se recroqueville, en suspens, il va bientôt tenir dans du 34 ou se dissocier de son jumeau. Écartelé par ce semi-équilibre, son dos se voute, jaugeant ce moyen de retrouver un brin de raison. Franchement, un son aussi ténu, à peine esquissé, imaginé peut-être, il lui en faut plus d’habitude pour la mettre aux abois…

 

Elle se ressaisit, son pied droit retrouve sa longueur, et son appui sur la marche, contrepoids efficace qui redonne vie à son pied gauche, la semelle de gomme retrouve sa légèreté habituelle. Ses cervicales se déplient, lui ouvrent la perspective de son arrivée imminente, la porte est là, presque là. Elle se rassure, elle arrive, enfin son repaire, pour une bonne heure de sérénité, ou plus.

 

Ça ricoche dans l’escalier, un caillou, un bout de mur qui se détache, ça gamberge vite dans son cerveau, ça se raccroche à une bribe d’explication plausible, si jamais ce bruit rond de bille qui dévale était naturel, n’avait rien d’inquiétant. Si jamais elle ne l’avait pas vraiment entendu, s’il n’y avait jamais eu qu’un bruissement ordinaire, rien à voir avec un glissement de pas, et si quelqu’un la suivait – pour quelle raison ? – franchement, ferait-il tomber une bille avec le risque que son retentissement certain signale sa présence… Les menues contrariétés, accumulées toute la journée, l’auront rendue nerveuse. Elle le voit bien, désormais, être retardée dans sa retraite quotidienne aussi nécessaire que les besoins physiologiques lui fait courir des risques. Mais quand même ! A-t-elle atteint le niveau d’anxiété où le moindre crissement déclenche les turbulences ? Elle croyait le seuil plus haut.

 

Elle y arrive, à la porte. Son refuge est à deux pas, qu’elle n’a plus qu’à franchir. Facile. Ouvrir la porte, et se trouver immédiatement immergée dans l’atmosphère cotonneuse du crépuscule. Pas besoin d’allumer, son recueillement quotidien se satisfait d’une faible lumière diffuse, il la préfère même. Elle n’a qu’à ouvrir, entrer, et refermer la porte derrière elle. Et gagner sa tranquillité bien méritée. Elle respire, longuement, sa poitrine s’élargit, son ventre s’apaise.

 

Oui, mais si elle ferme, elle n’a plus d’issue. Même fermée à clé, elle n’a aucune certitude que cette serrure plutôt légère résiste à une irruption un peu brutale. Plus d’issue, elle s’enfermerait à l’intérieur. Et de là-haut, pas question de se risquer à un saut périlleux, sinon mortel, il la laisserait handicapée pour le restant de ses jours.

 

Pas d’issue. Sa terreur enfantine lui remonte à la figure avec des bouffées de chaleur, cette peur de vivre dans une maison où il n’y aurait qu’une porte, d’où elle ne pourrait pas sortir en cas d’intrusion par l’unique entrée. Elle a pu vivre, adulte, dans des bâtisses improbables, réputées inquiétantes pour beaucoup de ses amies, elle leur a toujours semblé un peu trop téméraire, mais si l’habitation avait plusieurs portes, elle pouvait circuler sans peur et y installer cette atmosphère de sécurité qui lui a toujours été enviée. Mais vivre dans un appartement avec une seule porte, là non, la plus grande terreur de sa vie a été un neuvième étage où elle a dû éconduire un « visiteur » qui, heureusement, n’a pas dû percevoir une faiblesse dont il aurait pu user pour voler le peu, bien peu, qu’elle avait à l’époque.

 

Toujours ménager une issue. Elle laissera entrebâillé, elle entendra mieux ce qui se passe plus bas, et pourra toujours descendre quatre à quatre ces marches qu’elle connait parfaitement une par une, mieux que quiconque pourrait la suivre. Sa sérénité est à ce prix, elle n’a jamais fermé à clé de l’intérieur, dans son grenier, ce n’est pas maintenant, avec les nerfs tendus, qu’elle va commencer.

 

Elle entre. Elle n’aurait pas pensé, cinq minutes plus tôt, que c’était si facile. Elle entre, et la lumière cotonneuse se diffuse dans ses yeux, son front se dilate. Plus de peur que de mal.

 

Un bruissement ténu, à nouveau, un pas furtif, malhabile, mais est-ce vraiment un pas ? Son estomac se rétracte, l’alerte dans ses oreilles envahit tout, le cri que tente sa gorge s’arrête net. Ça se rapproche, un frôlement, un glissement, un feulement. Ça lui jaillit dessus, elle hurle, ses jambes nues sont heurtées par une masse qui se fond bientôt en une douceur soyeuse.

 

Une fourrure se love contre son pied gauche, un chat, qui aura trouvé un interstice dans la porte du bas, elle est méfiante pourtant ; des chats, dans les environs, il y en a plusieurs, qui viennent régulièrement flairer les restes et crever les bouteilles de lait. D’habitude, ils n’arrivent pas à franchir la porte d’entrée, elle a dû rester légèrement entrouverte, il faudra qu’elle aille vérifier quand elle redescendra. En attendant, elle se penche vers le félin, pas bien gros, plutôt du style chat de gouttière gris tacheté, le corps fin et élancé. Il tremble, de peur. D’un rire sonore, elle le soulève, le rassure, puis le libère pour qu’il redescende tranquillement retrouver le grand air auquel il est habitué. Tranquillement, ce serait mal connaitre les zigotos de son espèce, il gicle hors de la pièce aussi violemment qu’il y est entré et se glisse déjà dans l’entrebâillement de la porte du bas qu’elle n’a pas eu le temps de reprendre son souffle.

 

Plus de peur que de mal, bis repetita… Le jour continue de décliner, assez de temps perdu avec ses terreurs d’opérette, elle place son petit banc au milieu de la pièce, prend quelques longues inspirations en s’étirant debout, puis s’y installe, dans sa posture désormais quotidienne, que le temps a rendue plus aisée. Les yeux mi ouverts sur la pénombre qui laisse à peine passer quelques trainées de rouge et des lumières lointaines, elle se laisse aller à sa méditation. Les pensées flottent, la montée de l’escalier se mêle aux incidents de sa journée, le chat vagabond à son chef vindicatif qui n’a pas supporté qu’elle soit promue, ses yeux fixent un coin du grenier, pas directement sous les fenêtres, comme elle a l’appris durant son stage, son esprit dérive au gré de sa rêverie, la raison cède et ouvre les vannes du mental positif. Elle sautille sur les marches en sifflotant, une douce mélodie se répand dans son corps, depuis le sommet de son crâne jusqu’à ses orteils, une armada de chats ronronne autour de ses jambes, leur fourrure la chatouille délicieusement, les feulements se fondent dans des bruits de pas, légers, puis plus appuyés, comment ces animaux peuvent-ils se déplacer, pas bruyamment, ce serait excessif, mais à pas plus pesants que ceux auxquels ils nous ont habitués ? Le chat de sa grand-mère, un siamois aux grands yeux bleus, avançait en glissant presque, elle l’entendait à peine et ne devinait pas qu’il la suivait, jusqu’à ce qu’il se jette sur elle de ses cinq bons kilos. Une lourde masse soyeuse sous une déambulation silencieuse. Sa grand-mère ne s’est jamais consolée de sa mort subite, et dans la famille, ensuite, personne n’a plus eu de chat, par fidélité à cette douleur ancienne.

 

Alors, elle connait peu les chats depuis, tout juste évite-t-elle de retenir les matous errants qui trainent dans la campagne, elle s’était laissé aller, à ses débuts dans cette maison, à leur donner quelques restes, elle a vite compris qu’il valait mieux renoncer, et les chasser autant que possible si elle ne voulait pas transformer son jardin et sa cuisine en colonie indomptable. Des pas rappellent leur présence, parfois, pas furtifs, moins appuyés que ce soir. Sa peur l’aura mise aux aguets, son oreille exagère, encore. Fixer le coin de la pièce, la lumière flottante s’est obscurcie, trop tôt pour les étoiles. Ça grince dans l’escalier... Bon, désormais, penser à fermer la porte du bas. Faire le vide, prendre de la distance, couper avec le quotidien, sa séance a pris la tangente avec cette histoire de chat, revenir en elle-même, se concentrer, ne pas chasser ce grincement mais l’intégrer, le circonscrire, le rendre inoffensif. Sa tête se vide, la suavité de la pénombre dépose sa quiétude.

 

Frottement contre le mur, le crépi rêche râpe quelque chose, une sensation qu’elle connait bien, quand elle passe trop près et que ses manches tâtent le rugueux au-dessus de la main courante. Glissement vers son champ de conscience d’un pas peu assuré, flottement, le mur se gonfle, se rétracte, s’arrondit, ça tangue là-haut. Fixer le coin de la pièce, éloigner les pensées néfastes. Laisser flotter…

 

On gratte à la porte, on toque presque, ou alors si doucement, on hésite. Les pas se précisent, ils montent les dernières marches, elle n’a pas rêvé, son imagination n’a pas pu s’emballer à ce point, elle n’a pas pu tout inventer. Les pas s’avancent, se posent, plus surs, les coups à la porte, discrets, se confirment. Elle sort de sa torpeur, ses yeux s’ouvrent plus grand, ses jambes se dégagent du petit banc. Poings crispés, elle se redresse, la gorge bloquée. « Tu es là ? » Cette voix, sa voix… « Tu es là, Juliette ? »

 

La porte s’ouvre, c’est lui, toujours baraqué, les cheveux en arrière, blouson de cuir sur un jean et un tishirt. Elle le fixe, médusée.

-       Comment tu as fait ? Tu m’as suivie ? 

-       En quelque sorte… à distance…

-       Mais… tu étais parti… loin… je croyais… parti…

-       Parti, oui. Loin. Mais je t’ai toujours suivie, à distance. Je ne pouvais pas te laisser comme ça… vu ce que tu m’en as fait baver…

-       Et tu crois que je veux te voir ?

-       Peut-être…

 

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