Maison à vendre, de Renée-Claude Barret - L'écritoire du Château d'Avanton
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Maison à vendre, de Renée-Claude Barret

mardi 14 novembre 2017 à 18:45 :: Page accueil :: #1349 :: rss


      
      2ème séance - Des contraintes qui ouvrent une action. Une personne entre. Une autre personne la suit.

 

En dépit de la chaleur inhabituelle de cette fin octobre, Emma grelotte. C’est en vain qu’elle resserre autour d’elle les pans de sa veste irlandaise et prend un bol de thé brûlant. Son corps tout entier est tendu en l’attente du vrombissement de la sonnette.

Trouvera-t-elle, cet après-midi encore, le courage de prendre sur elle et de supporter le traumatisme que représentent ces visites d’éventuels acheteurs ? Il lui faut demeurer digne, imperturbable sous les réflexions qu’elle vit comme blessantes de ceux qui parcourent sa chère maison, auscultant les cloisons, sondant les poutres, inspectant les penderies qui abritent toujours ses vêtements, tels des maquignons palpant les flancs et examinant les dents des bestiaux sur les champs de foire.

La visite qu’elle attend d’un instant à l’autre devrait s’avérer décisive. Ce couple de quadragénaires revient pour la troisième fois et semble prêt à conclure l’achat, ce qui explique le profond désarroi d’Emma d’autant que l’acheteuse incarne à ses yeux le type de femme qu’elle exècre : hautaine jusqu’à l’arrogance. C’est donc en frémissant qu’Emma répond à l’appel de la sonnette.

A peine le portail électrifié commence-t-il à s’ouvrir que la grande femme brune s’engage et entre comme en terrain conquis puis interpelle son mari qui tarde de quelques secondes à la suivre.

-       Je voudrais que nous commencions par effectuer une visite plus approfondie du jardin, dit-elle, et sans même attendre l’assentiment d’Emma s’engage dans l’allée qui conduit à la terrasse située sous le vieil amandier.

Elle n’a, pour cet ancêtre aux branches tourmentées, qu’un regard indifférent. Tandis que l’homme, d’un air doux, caresse l’écorce rugueuse fissurée de maintes cicatrices, juchée sur ses talons aiguilles, elle arpente l’espace clos de murets en pierres sèches.

-       C’est bien ce que je te disais, Julien, cette terrasse est l’endroit idéal où… mais tu m’écoutes au lieu de rêvasser, je te disais donc que c’est ici, et pas ailleurs, qu’il nous faudra implanter la piscine.

Emma supplie intérieurement le Seigneur, auquel elle a cependant cessé de croire depuis longtemps, pour que le mari s’impose et s’oppose à ce sacrilège : abattre un arbre, son arbre, son amandier. Mettre un terme à la vie de cet être qui aspire encore à durer, tronçonner ces branches sur lesquelles ses fils jouèrent à Tarzan et qui réjouissent encore quelques écureuils folâtres, s’apparente pour elle à un acte de barbarie.  

-       Et…l’amandier, Mounette, tu veux sacri…

Hélas, le malheureux homme ne peut terminer sa phrase commencée du ton de celui qui est résigné au pire.

-       L’amandier ? Et alors, il saute, bien entendu ! Tout comme cette construction bâtarde, ni oratoire, ni barbecue.

Emma tente de dominer l’indignation qui l’étouffe : oser qualifier, devant elle, cette structure à l’abri de laquelle elle aime à se réfugier en compagnie d’un livre, de bâtarde, c’est vraiment intolérable.

L’homme se racle la gorge, déglutit, se préparant visiblement à se faire l’avocat d’une cause qu’Emma juge perdue d’avance :

-       Mais Mounette, l’autre terrasse me semble plus appropriée, point ne serait besoin d’abattre un arbre, de détrui…

-       Évidemment, la moindre chose te semble toujours insurmontable, mon pauvre Julien ! Il ne s’agit que d’abattre un arbre et ce… cet assemblage !

-       Certainement, mais moi qui n’apprécie pas la baignade, je me plairais à venir me ressourcer ici.

-       Te ressourcer ? Eh bien, tu trouveras d’autres endroits pour te ressourcer, ils ne manquent pas me semble-t-il ! Ne perdons pas un temps précieux à agiter de faux problèmes : mes affaires n’attendent pas, je n’ai pas le loisir, comme toi, de m’appesantir, de faire du sentimentalisme autour de l’abattage d’un arbre. Il faut avancer et avant de prendre rendez-vous chez nos notaires, je veux revoir le séjour.

Le débat sur le sujet semble définitivement clos et le devenir de cette terrasse, lieu de tant de chers souvenirs, scellé : tout sera détruit, rasé afin d’implanter une piscine.

Emma ne parvient pas à contrôler le claquement de ses dents, et ses frissons. Elle se hâte vers la maison, pressée d’en finir avec cette visite tout en essayant de se calmer. Il lui faut être raisonnable et faire abstraction de tous ces projets destructeurs qui menacent d’anéantir tout ce à quoi elle était attachée. La maison doit se vendre.

À présent qu’elle demeure seule, les charges sont trop pesantes eu égard à sa modeste retraite. Par ailleurs, ces acheteurs, manifestement très aisés, ne discutent pas son prix et ne sont pas tributaires d’un hypothétique emprunt, la vente pourra se réaliser en tout début d’année et ses enfants profiter des congés afin de l’aider dans le tri à opérer avant le déménagement.

Une sorte de vertige s’empare d’elle : elle n’avait pas vraiment anticipé à quel point vendre la maison dans laquelle sa vie de femme, d’épouse, de mère s’était toute entière déroulée serait dévastateur.

A présent, la voix autoritaire de la femme ne parvient que par bribes à ses oreilles : abattre une ou même deux cloisons… supprimer la mezzanine et couler une chape béton au-dessus de la salle à manger… remplacer l’escalier en niangon par … détruire la cheminée en pierres…

Cette dernière phrase la fait sursauter et la tire enfin de son anéantissement : détruire la cheminée, leur cheminée, la cheminée que son mari avait construite de ses mains, après le saccage du coin-refuge au fond du jardin, toutes ces perspectives sont inconcevables, elle se sent comme atteinte dans sa chair, une douleur vrille son estomac, son cœur s’affole, ses jambes flageolent.

 Puis, soudainement, tout se calme, une bouffée d’énergie l’envahit, ses jambes retrouvent leurs forces, sa respiration reprend un rythme plus régulier,  une sorte de sérénité l’habite et c’est d’une voix impassible qu’elle s’entend dire :

« Je suis désolée, Madame, je me sens contrainte de contrarier vos beaux projets : ma maison n’est plus à vendre ! »

L’expression d’incrédulité puis de stupéfaction et enfin de rage qui se lit successivement sur le visage empourpré de la femme venge Emma de toutes ses humiliations, de toutes ses douleurs.

Avec toute sa superbe retrouvée, Emma, plus maîtresse des lieux que jamais, précède l’arrogante fulminant de rage vers le portail.  Son époux s’empresse de la suivre, dos voûté, tête basse, mais parvient à offrir à Emma un regard lourd de compréhension.

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