Le square 25, de Dominique Guerville - L'écritoire du Château d'Avanton
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Le square 25, de Dominique Guerville

jeudi 16 novembre 2017 à 12:28 :: Page accueil :: #1351 :: rss

Hier soir, en toute discrétion j’ai laissé un mot sur le comptoir indiquant que je ne savais pas à quelle heure je serais là pour prendre mon service.

Pas question de donner plus d’explications, depuis l’appel de l’hôpital je suis en colère. Pourquoi ce silence et ces cachoteries, moi qui pensais qu’ici on pouvait tout se confier. Je dois reconnaitre qu’ainsi je me comportais en adolescent qui ne comprend pas que l’on puisse le tenir à l’écart d’informations, alors même qu’elles peuvent avoir une incidence sur sa vie.

Dans mon énervement j’oubliais un peu rapidement que mon arrivée dans la vie de ces deux-là était tout de même récente et un accident de mon histoire. An Binh et Mo possédaient déjà tout un passé commun, qu’ils avaient dû se battre et vécu des galères à n’en plus finir. C’était leur intimité, leurs secrets et après tout ils étaient libres de pratiquer ainsi. Cela ne me regardait pas, ils pouvaient partager avec moi ces alarmes qui venaient contrarier leur route, où m’en tenir éloigné si tel était leur désir.

En marchant, mon malaise ne s’apaise pas, mais petit à petit, au fil de mes ruminations il s’effiloche, le problème, c’est qu’il est immédiatement remplacé par une bouffée d’angoisse. Où je vais, là, alors qu’on ne m’y a pas invité ? Que vais-je y découvrir ?

Pour me rassurer, j’essaye de me convaincre qu’à l’arrivée je vais me trouver ridicule. Me trouver en face d’un Mo rigolard qui demandera : qu’est-ce que tu viens glander là, au lieu d’être aux côtés d’An Binh pour faire tourner la maison et préparer le repas de midi.

Il voudra certainement connaitre la provenance de cet argent que j’investis dans les travaux, et le pourquoi de ces travaux. Est-ce que j’avais honte de sa façon de travailler, donc de lui ?

Je cherche les mots susceptibles de l’apaiser, de le rassurer, de lui expliquer le sens de la démarche.

Il voudra aussi savoir d’où sortent tous ces individus qui ont envahi la maison, si ce sont d’ex-copains de galère ou de prison, il faut tout de même être prudent. Quel salaire je leur donne, ce que nous coute le fait de devoir les nourrir…

Et puis je me rassure, je sais que Mo est un homme réaliste et généreux, j’en suis la preuve, c’est lui qui m’a recueilli, donc, il comprendra mes idées.

Lui expliquer la provenance de l’argent qui finance les travaux, sera une tâche plus compliquée, demandant de la diplomatie, mais la mère de Fred pourra lui narrer son histoire et le sens de son geste après la mort de son fils.

Je ne m’étais pas rendu compte de l’ampleur des transformations que nous avions entreprises depuis le début de son absence. Il va finir par croire que nous voulons tuer le père, j’ai confiance en An qui ne m’a jamais désavouée et c’est elle qui reste l’âme de cette aventure.

Sans que je m’en rende compte mon pas s’est progressivement ralenti, tout à coup j’ai l’impression que mes organes se crispent, formant un bloc à l’intérieur de mon corps, et je n’ai plus qu’une envie, fuir ces lieux.

Fuir loin d’ici, chasser ces odeurs, effacer ces images qui me hantent. Je n’ai peut-être pas toujours été capable d’assumer mes actes, mais lâche, il ne peut être question que je le sois.

Ils sont intelligents, pour ne pas effrayer les patients ou leurs familles qui entrent à l’hôpital, ils ont organisé tout un stratagème. Cela ressemble à un décor de cinéma, un ensemble très chaud et lumineux. Vous entrez dans un vaste hall large et chaleureux, on y trouve d’un côté des boutiques, livres et confiseries, un restaurant et une cafétéria, de l’autre, tous les services administratifs d’accueil et de sortie. Ainsi que le bureau des informations, comme celui où l’on peut louer la télévision et le téléphone, le distributeur de billets.

Il y a du monde qui vous attend derrière le comptoir comme dans un grand hôtel, enfin pour ce que j’en connais.

Un petit quart d’heure d’attente et mon numéro est appelé, une femme l’air un peu boudeur me regarde m’avancer. Je ne sais si je dois m’assoir, je n’ai jamais entrepris cette démarche. Une fois assis on a les yeux au ras du comptoir et la femme semble vous toiser.

Je suis sur le point de lui demander le numéro de la chambre de Mo, quand je me ressaisis et lui tends un papier sur lequel j’ai inscrit son nom : Mohammed Mecheri. Elle y jette un œil, attrape un registre, me regarde par-dessus le document. « À quelle date me dites-vous qu’il est entré ? », alors que je n’ai encore rien dit. À ma grande honte je suis sur le point d’avouer que je ne sais pas, quand j’ai une intuition, je lui indique la date de la veille de ma prise de service en cuisine.

Elle me regarde en silence donnant l’impression de se demander : qu’est-ce que c’est que ce maboul qui m’arrive là ? 

-       Vous n’étiez pas encore venu, je vais vous donner un plan.

Mon idée était la bonne, An m’avait demandé de travailler avec elle au lendemain de la disparition de Mo, encore cinq minutes et le mystère sera levé.

Vous allez jusqu’au fond du couloir A, c’est dans le prolongement du hall, sur votre droite vous trouverez les ascenseurs, vous montez au troisième étage, service de cancérologie couloir de gauche.

Qu’est-ce qu’elle me raconte, je viens rendre visite à Mo pas à un malade du cancer ?

 Je commence à trembler, elle panique : « Asseyez-vous monsieur ! » tandis que vivement elle téléphone. Juste le temps de l’entendre crier : « faites vite, il va se trouver mal. »

Je reviens à moi les pieds en l’air tandis que l’on me rafraichit avec un linge humide avec lequel on me bassine le visage. L’infirmière m’a accompagné jusqu’à la cafétéria : il ne faut jamais partir le matin sans avoir petit déjeuner, surtout pour une visite dans un hôpital, l’ambiance n’y est pas folichonne, et le résultat est là ! 

Avant de partir elle me reprend le pouls : « Vous n’avez pas encore récupéré mais le moteur est reparti, ce n’est pas ça, mais il fonctionne, après un café croissant vous serez sur pied. »

Elle a un bon sourire, me dit au revoir et replonge dans l’anonymat des soignants.

Je n’ai pas marché dans le couloir A, ni emprunté l’ascenseur jusqu’au troisième, et je n’ai donc pas atteint la chambre de Mo, je ne pouvais pas, c’était au-dessus de mes forces et de mon entendement. Je ne sais pas si s’était de la lâcheté, mais mon corps a cédé.

Je ne suis pas inconscient, je sais que nous sommes appelés à mourir, j’ai perdu mes parents dans des conditions qui m’ont laissé complètement laminé, l’âme et l’esprit perdus, mais aujourd’hui je ne peux pas.

C’est de l’acharnement, la malchance me poursuit, je ne veux pas le perdre celui-là, bien qu’il ne soit pas plus vieux que moi, il a remplacé mon père, j’ai besoin de lui, sans lui je suis perdu. Dernièrement c’est Fred qui a dû s’en aller, j’y repense en pleurant, mais sans aucun regret pour mon geste. Je suis certain qu’il aurait agi de la même façon pour mon bien. Même si je me donne de bonnes raisons pour me justifier, il est mort et contre ça je suis impuissant et j’enrage.

Le croissant m’a donné des brulures d’estomac et j’ai la bouche pâteuse, pour comble de chance il pleure un crachin qui vous donne des cheveux gominés et les joues luisantes. Je marche sans réfléchir d’un pas hargneux mes talons heurtant le sol avec une brutalité ce qui m’envoie des ondes douloureuses dans toute la longueur des jambes.

Je ressors mon papier, j’ai bien écrit son nom, elle n’a pas pu se tromper. Un cancer Mo et pourquoi pas une crise cardiaque, je me répète ma phrase en partant d’un rire amer, comme si on pouvait trouver un motif à rire là-dedans.

Doucement ma colère s’efface et les mots s’enfoncent au fond de mon esprit, je sais que c’est un combat d’arrière-garde, Mo est gravement atteint et moi, je ne veux et ne peux pas l’entendre.

Je suis arrivé à la bibliothèque une heure plus tard, j’étais trempé et pâle à faire peur, d’ailleurs elle a eu peur. Elle m’a parlé à voix basse sans que je comprenne quoi que ce soit, sa voix me suffisait, ses modulations me rassuraient effaçant tout ce qui était menaçant. Elle m’a installé dans un coin discret, en raison du temps la salle était quasi déserte, à part les habitués venus lire le journal.

Une fois posé j’ai senti mon chagrin revenir, une grande lassitude m’a envahi, j’avais tellement investi ces dernières semaines que j’en avais presque oublié Mo, je me rassurais en pensant que nous lui préparions une surprise. Ce n’est pas Mo que j’essayais de masquer, mais son absence porteuse de trop d’angoisse. Situation glauque, visqueuse, celle qui s’insinue en vous sans que vous puissiez la contrôler, une sorte d’acide corrosif qui vous délite les méninges doucement sans douleur apparente. Quand vous vous en rendez compte, il est trop tard vous êtes dans le décor.

La dépression comme la dépression économique de 1929 a tout envahi et tout dévasté et vous là, pantelant et décharné vous ne savez même plus où vous habitez.

Je regarde la salle de lecture sans fixer mon regard, quand j’aperçois une petite silhouette hésitante qui se dirige vers moi. Elle oscille de droite à gauche portant un plateau un peu lourd pour elle. Ses petites couettes blondes oscillent de droite à gauche semblant battre la mesure. L’image se précise, sur le plateau il y a une tasse de café qui penche dangereusement, alors qu’avec application, les lèvres serrées et le regard fixe elle s’avance vers moi. Elle est haute comme un chou, porte un survêtement rose et des tennis microscopiques aux pieds. Elle arrive enfin à ma table et me tend son présent.

      Maman a dit qu’il faut boire pendant que c’est chaud.

Je la décharge de son plateau en la remerciant, elle me regarde bien en face et me demande si je connais sa maman.

En effet, je croyais la connaitre, mais pour une surprise, c’est une surprise.  

 

 

 

 

 

 

 

 

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