Le square 26, de Dominique Guerville - L'écritoire du Château d'Avanton
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Le square 26, de Dominique Guerville

mardi 12 décembre 2017 à 06:31 :: Page accueil :: #1355 :: rss

 Une heure à m’affronter avec Roxanne venue préparer la soirée mensuelle de son association. Dès son arrivée An Binh m’a envoyé chercher pour que je la reçoive, c’était au tour de Mo d’organiser ce repas, donc à moi qu’il revenait de l’accueillir.

Quand An est sortie de la pièce, les yeux de ma visiteuse ont exécuté un aller et retour significatif entre An Binh et moi, elle semblait incrédule, elle la laissait là, en tête à tête avec le plongeur.

-       Manquait plus que ça, le mois dernier nous n’avons pas pu venir dîner, car vous étiez en travaux et ce mois-ci, c’est vous qui êtes aux fourneaux. On se moque de qui dans cette maison ?

Je lui ai fait signe de prendre place, étant resté un certain temps sans la rencontrer, j’ai été surpris par l’état alarmant de son physique. Elle présentait des traits tirés, et la peau semblait être tendue sur des pommettes saillantes, avec ça, de grands cernes noirs soulignaient ses yeux, un visage émacié, l’absence de maquillage en accentuait la pâleur. Elle ne portait pas ses boucles d’oreilles de résistance, et surtout, je finis par réaliser qu’elle était en cheveux, ne portant pas sa perruque rousse.

Après quelques instants d’hésitation elle a accepté de s’assoir, elle tenait un cahier entre ses mains crispées, elle en tirait un bruissement en caressant les pages avec son pouce.

J’ai attendu qu’elle s’apaise, mon menu était prêt, j’avais cherché quelques idées nouvelles pour agrémenter un peu le sempiternel couscous et je pensais que mes idées seraient susceptibles de l’intéresser.

L’attaque a été aussi brutale qu’inattendue, celle que l’on imagine d’un crotale en furie, elle s’est détendue d’un coup d’un seul, un coup brutal qu’elle aurait voulu mortel. Elle donnait l’impression de siffler entre ses dents en se balançant ainsi qu’un serpent, le résultat étant que je ne comprenais pas un mot de ce qu’elle me crachait au visage.

Je me suis concentré, essayant de garder le plus grand calme, nous n’allions tout de même pas en venir aux mains.

Écouter, ne pas s’énerver, chercher un biais pour enrayer ce mélange de paroles et d’insultes.

Il ressortait de ce fatras verbal que je n’étais qu’une petite frappe qui se mêlait de la vie d’autrui, que dis-je qui osait s’immiscer dans la vie d’autrui par effraction, venant ainsi perturber une situation déjà fort complexe.

Je ne répliquai pas, me contentant d’acquiescer de la tête et de la voix. Devant mon attitude, sa réaction a été surprenante, un étonnement non fin, je venais de lui retirer l’objet de sa colère, et pour le moins elle ne disposait pas d’autres arguments sur l’instant.

Je lui ai expliqué que je ne demandais qu’à la comprendre, que si elle voulait bien m’accorder un moment et avoir l’obligeance de m’expliquer de quoi il retournait, j’étais prêt à l’écouter. Pour finir de la rassurer je lui ai expliqué que ma présence n’était due qu’à l’absence de Mo, qu’il avait fallu remplacer d’urgence, d’où ma présence ce matin.

Ses yeux paraissaient gonflés comme s’ils allaient jaillir de leurs orbites, sa respiration demeurait sifflante, on sentait que le moindre mot pouvait servir de prétexte à un nouvel accrochage.

J’étais si tendu qu’il devenait difficile de garder le contrôle de mon souffle, pourtant il fallait tenir, ne pas se laisser embarquer dans un nouvel affrontement de chiffonniers. Il ne servirait pas l’évolution de la situation ne lui apportant pas un nouvel éclairage, et peut-être viendrait-il tout compliquer.

J’ai opté pour une tentative de confrontation productive en allant droit au but.

-       Pourquoi cet enlèvement, oui, pourquoi avez-vous commis un tel acte, je ne comprends pas ?

-       Qu’est-ce que c’est que cette histoire, de quel droit, je ne suis pas ici pour écouter les insultes et les élucubrations d’un petit voyou de ton acabit qui se la joue procureur ?

-       Je ne suis ni policier, ni procureur, en effet ils ne sont pas de mes amis, et vous le savez bien.

Répondre en la vouvoyant ne pas se laisser entraîner dans un échange de paroles tel qu’on peut en adopter dans une querelle de rue. Elle me faisait pitié, assise là en face de moi arc-boutée sur ses positions, je savais que j’avais raison que je touchais au but.

Il fallait l’amener à parler, la bousculer pour qu’elle perde ses repères ainsi que le contrôle d’elle-même, et me crache enfin la vérité emportée par la rage. Pour ce faire être patient, ne rien brusquer, entretenir le feu jusqu’à ce qu’elle explose.

-       Vous m’avez raconté les violences que ce régime vous a fait subir, elles justifient pleinement votre colère, votre désir de vengeance. Pourtant, je ne perçois pas bien comment en vous attaquant à des enfants, vous pouvez espérer quoi que ce soit. Non, c’est une erreur de votre part, ce n’est pas à des enfants de payer le prix des erreurs du comportement des adultes, vous êtes bien consciente qu’ils n’y sont pour rien.

-       Qu’est-ce que tu sais de tout ça toi petit taulard ? Rien du tout, des lectures, des racontars glanés dans les bistrots, ce que je t’ai raconté, du virtuel, rien de vécu, rien dans ta chair. Tu es net, tu es pur, rien ne t’a souillé. Moi, tu ne le comprends peut-être pas, mais je ne suis plus rien, ils ont tout détruit, ma vie, ma famille, mes amis, mon mari, mon travail, mon corps, mon âme. Ils ont souillé mon corps, avili mon âme…au bout du bout, ils m’ont retiré mon enfant !

J’ai du mal à me taire, elle me fait mal, je ne veux pas qu’elle pense que je suis son ennemi. Je voudrais qu’elle me fasse confiance. Je suis l’une des rares personnes qui soient susceptibles de lui venir en aide, mais elle est déjà si loin que la distance entre nous me paraît infranchissable.

-       J’ai supporté tout ça pour survivre, pour retrouver les miens, espérant alors que quand tout serait terminé je pourrais reprendre le cours de ma vie, celle d’avant.

Elle monologuait comme dans un rêve.

-       En définitive à la sortie de l’enfer il ne m’est rien resté, tout avait été consumé brulé, calciné jusqu’à ce qu’il n’en reste plus de trace, comme une poignée de cendres jetées aux vents. Pour moi, dans ce vide, le chagrin, la honte, le désespoir, le désir de mort, oui un désir de mort pour eux, pour moi, mais tout ça tu ne pourras jamais le comprendre. En définitive, ne me restait que le désir de vengeance, n’ayant plus rien à perdre, alors, maintenant tu sais !

Abasourdi, assommé, je me suis levé pour aller préparer du thé, j’entendais toujours sa voix derrière moi comme les psalmodies d’une lamentation. Elle était prête à rejoindre mes corps de la plage aux mains attachées dans le dos et aux visages dévorés par les mouettes. Quand il n’est plus resté que le silence, je me suis retourné, elle avait disparu, juste la porte qui battait aux vents.

Sur la table son cahier, comme un SOS, je l’ai ramassé et je l’ai placé dans mon sac, privilégiant de le regarder ce soir, peut-être contenait-il des éléments qui me permettraient de comprendre et d’avancer.

****

Quand l’heure de fermeture de la bibliothèque est arrivée, elle a habillé la petite, m’a aidé à enfiler mon blouson, j’étais complètement désarticulé, mou comme une poupée de chiffon.

On a filé par le métro pour aller déposer sa fille chez sa nounou, ça n’était pas prévu, il a fallu de longs palabres à mi-voix avant qu’enfin elle revienne seule.

-       On y va, je ne lui ai pas demandé où, j’ai compris instantanément qu’elle m’accompagnait à l’hôpital au chevet de Mo.

Les lieux étaient plus silencieux que lors de ma visite du matin, tous les commerces étaient fermés. Elle m’a demandé le numéro de la chambre, le couloir, l’étage, le nom de Mo, s’est saisi du papier que je lui ai tendu.

Cette fois nous avons parcouru le couloir A, sommes montés dans l’ascenseur, sommes sortis au troisième étage, la chambre était la deuxième sur la droite, elle m’a embrassé, - Va, il t’attend ! Trois chaises étaient disposées dans un renfoncement du couloir avec une machine à café, elle est restée là, me regardant franchir les derniers mètres.

Mo n’a pas réagi à mon intrusion, il ne m’a pas demandé ce que je fabriquais là au lieu d’être au travail avec An Binh. Il dormait, un masque respiratoire sur le visage, une sonde dans la saignée du bras. Des fils et des tubes s’échappaient de son corps pour aller nourrir des machines qui empêchaient la chambre d’être silencieuse et lui maintenaient la vie.

Je lui ai tout raconté, au début, j’ai rencontré des difficultés les larmes m’obligeant à renifler, je marmonnais entre mes dents pour ne pas risquer de l’éveiller. Progressivement au fil des paroles, la Paix m’a envahi et je l’ai observé d’un regard nouveau. Cette fois j’en étais certain il m’entendait et ne pouvait pas mourir.

Une infirmière est entrée, sans commentaire sur ma visite à cette heure tardive, devant ma mine défaite, elle m’a tendu un mouchoir et conseillé d’aller dormir. Ne soyez pas inquiet, ici nous veillons sur lui jour et nuit, et nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir. C’était gentil de sa part mais ne me donnait pas du tout les moyens de retrouver la paix intérieure, il me semblait déjà parti !

Je me suis penché sur Mo pour l’embrasser, j’attendais presque qu’il me prenne dans ses bras.

Nous avons marché un long moment en silence, il faisait bon et les avenues étaient presque silencieuses.

Nous sommes entrés dans une brasserie, et nous avons mangé en silence, nous regardant à peine et sans parler. C’est elle qui a rompu le silence

  – Des fois que cette information t’intéresse elle s’appelle Rebecca, elle vient d’avoir trois ans.

J’ai laissé quelques secondes de silence avant de répondre qu’elle était très belle et que Rebecca était un joli prénom.

Elle me regardait en souriant, j’attendais de trouver l’occasion de te parler d’elle. Elle n’a pas de père, je ne sais même pas où il est, il est parti quand je lui ai annoncé la nouvelle de la grossesse, j’ai décidé de garder la petite. C’est ainsi que je fais ma vie !

 

 

 

 

 

 

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