Quand s’épaissit le brouillard, de Renée-Claude Barret - L'écritoire du Château d'Avanton
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Quand s’épaissit le brouillard, de Renée-Claude Barret

mardi 12 décembre 2017 à 06:50 :: Page accueil :: #1358 :: rss



        3ème séance - "Je me suis perdu, je ne comprends pas..." Une contrainte de discours direct dans le récit…


Après l’avoir aidé à boutonner son loden, à entourer son cou de la longue écharpe rouge et à ajuster sa toque en fourrure noire, Léa donna une tape amicale sur l’épaule de son mari :

-       Va, mais souviens-toi, Louis, suis toujours le trottoir, ne traverse pas le carrefour et reviens par les escaliers.

Louis n’opina pas et partit rapidement sans même jeter un regard à Léa qui, debout devant le portail, le regardait s’éloigner l’air soucieux. Elle savait qu’en acceptant de laisser son mari s’écarter seul de la maison, elle prenait un risque et qu’elle allait vivre de longues minutes d’anxiété jusqu’à son retour. Néanmoins elle ne s’accordait pas le droit de lui interdire ces moments d’autonomie au nom d’un principe de précaution qui aurait surtout servi à lui éviter, à elle, d’être étreinte par l’angoisse.

Elle ne se résigna à regagner son intérieur que lorsque la haute silhouette disparut au bout de l’impasse, au coin des immeubles. Elle se hâta alors de laver la vaisselle du petit déjeuner, de replier tous les pulls que Louis avait cru bon, une fois de plus, de sortir de l’armoire et qui encombraient leur lit encore défait. Depuis la maladie de son mari qui avait débuté quelques mois auparavant par quelques pertes d’équilibre alors inexpliquées, les journées, et parfois les nuits de Léa, étaient essentiellement consacrées à prévenir ou à réparer les errements de celui qui avait été le plus prévenant, le plus merveilleux des compagnons.

A présent, Louis marche à longues enjambées comme pressé d’atteindre un but. Le but, peut-être qui fut le sien pendant des décennies. Chaque jour en effet, depuis quelque temps, son petit déjeuner à peine terminé, il ressent un irrésistible besoin de s’équiper pour sortir. Peut-être est-ce la réminiscence des années durant lesquelles, à cette heure matinale, il se dirigeait vers le lycée où il enseignait l’allemand.

Arrivé à la bifurcation où autrefois il continuait tout droit, il marque un instant d’hésitation, regarde autour de lui, se concentre, semble être à l’écoute d’une voix intérieure : celle de Léa. Léa qui, aujourd’hui, il ne sait plus pourquoi, a choisi de ne pas l’accompagner. Elle est gentille, Léa, même si elle est absente, elle lui parle toujours à l’oreille, il lui faut seulement s’arrêter pour bien saisir ses paroles.

A cet instant même, il l’entend : « Suis toujours le trottoir, ne traverse pas le carrefour et reviens par les escaliers. » Le problème c’est que parfois le trottoir s’interrompt, reprend plus loin et pourtant il n’y a pas de carrefour. Louis est déstabilisé : « S’il n’y a plus de trottoir, Léa, c’est que « je me suis perdu, je ne comprends pas ! », balbutie-t-il. Pourquoi une portion du trottoir a-t-elle disparu ? Qui l’a enlevé ? Pour l’emporter où ?

Louis retourne sur ses pas, parcourt quelques mètres avant de s’arrêter à nouveau et de repartir avec une assurance retrouvée : il ne s’agit pas d’un carrefour, juste d’un accès à la résidence donc il a le droit de traverser et de reprendre le trottoir cinq mètres plus loin. Son visage retrouve sa quiétude et son pas toute sa fermeté.

Cependant quelques mètres plus loin, Louis s’arrête de nouveau. S’il suit ce même trottoir, il va prendre une direction que lui interdit formellement Léa. De cela il est certain. Des mots retentissent, se bousculent dans son oreille : « trop pentue, trop étroits, trop détériorés… » Puis à nouveau, ses traits se détendent, il reconnait le panneau stop, là où il doit reprendre le trottoir puis le suivre sans « jamais, jamais, tu m’entends, traverser » Oui, sans jamais traverser ! marmonne-t-il docile.

Louis éprouve un grand soulagement quand sur sa gauche, il reconnait le Dolmen. Son trottoir à lui tourne à droite, il ne traverse pas à la prison et continue jusqu’au stop. Plus loin, sur la gauche, il aperçoit, l’église…

L’église ? Il s’agace de ne pas retrouver son nom mais il le sait, c’est l’église où ont été célébrées les obsèques de nombreux voisins. Oui, des voisins…Ou alors des cousins…Mais…a-t-il des cousins ? Lesquels ? Il ne sait plus, cherche des noms, s’inquiète de ne plus savoir, voudrait chasser le brouillard qui obscurcit sa pensée. Il demandera à Léa, Léa, elle, saura, elle sait toujours répondre à tout.

Il arrive enfin devant la boucherie mais n’y entre pas, Léa n’y fait jamais ses courses. Pourquoi n’y achète-t-elle pas la viande ? Il s’arrête, réfléchit, semble s’intéresser à l’offre promotionnelle affichée sur le tableau noir devant la vitrine : il faudra qu’à son retour il pense à lui poser la question. A présent, voici la boulangerie. Une cliente en sort, une baguette à la main. Peut-être devrait-il, lui aussi, acheter du pain ? Il fouille dans sa poche à la recherche de monnaie, en retire un mouchoir, une carte avec une photo.

Qui est sur cette photo ? Il ne reconnait pas ce portrait, ne sait pas ce que cette carte fait au fond de sa poche, il la met en miettes avec beaucoup d’application, s’apprête à en jeter les morceaux sur le sol mais se souvenant brusquement qu’on ne doit jamais rien jeter par terre,  les remet au fond de sa poche et reprend son chemin.

Voici les escaliers. Les escaliers ? Encore la voix de Léa : « Reviens par les escaliers ! » Docilement, Louis commence à en gravir les marches puis, pris d’un doute, se retourne, redescend, s’arrête soudainement, comme pétrifié, devant le passage pour piétons permettant de traverser le rond- point.

Pourquoi Léa lui interdit elle de traverser ? Il doit traverser. Il va être en retard à son premier cours, d’ailleurs ses élèves l’attendent, juste sur le trottoir d’en face, il les voit, les reconnait tous, ils lui sourient.  Il faut qu’il…Mais encore cette voix qui bourdonne, qui crie dans son oreille : « Ne traverse pas ! » C’est Léa et pourtant Léa sait bien qu’il doit aller au lycée et pour aller au lycée, il doit traverser, il ne peut plus attendre, il n’a pas d’autre choix. Il faut qu’il trav...

Louis veut se relever. Il cherche son cartable. Il lui faut son cartable. Il a dû l’échapper en tombant. Et que fait ce vélo en travers du passage protégé ? Qui est ce jeune homme qui l’injurie en se relevant lui aussi : « Espèce de vieux timbré, on regarde avant de traverser !... »

Il ne connait pas cet homme qui le soutient et veut le faire asseoir sur la marche de l’escalier ? S’asseoir sur une marche dans la rue, il n’en est pas question. Sa maman lui a toujours interdit de s’asseoir par terre. Par terre c’est dégoutant. Et puis il va être en retard, il ne faut pas le retenir. Ses élèves… Et pourquoi appeler les pompiers ? Il n’y a pas le feu à la maison. A la maison, il y a Léa.

Pourquoi, l’homme lui demande-t-il maintenant ses papiers ? Quels papiers ? Où est son cartable ? Ses cours ? Les pompiers ? Pourquoi les pompiers ? Pourquoi le retient-il par le bras ?

 « Merci, Messieurs, de vous être occupés de mon mari. Je m’inquiétais de ne pas le voir revenir. Oui, ce monsieur est mon mari. Ses papiers ? Si, bien sûr, il les a sur lui, regardez, sa carte d’identité ne quitte jamais sa poche…Je vous assure, j’ai vérifié ce matin encore… » affirme Léa tout en plongeant la main au fond de la poche du loden de Louis…

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