Déjà tard (2), de Viviane Youx - L'écritoire du Château d'Avanton
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Déjà tard (2), de Viviane Youx

jeudi 14 décembre 2017 à 10:19 :: Page accueil :: #1359 :: rss

      Suite de Déjà tard (1)

     3ème séance - "Je me suis perdu, je ne comprends pas..." Une contrainte de discours direct dans le récit…


-       Je me suis perdu, je ne comprends pas... Quelle idée de déménager au fin fond de nulle part… Tu as été mutée… Bizarre, ça se passait bien là-bas, chez nous… Changer de poste pour ce trou, belle promotion… Et venir s’enterrer au bout du monde… Et cette maison, isolée, ouverte aux quatre vents, tellement isolée… C’est vrai qu’il faut y arriver, je me suis perdu… On en voit, des choses, de nos jours… Une femme seule, au bout des champs… Ou alors, peut-être que tu n’es pas seule… Mais qui pourrait avoir envie de te suivre dans un endroit pareil… Tu m’avais habituée à mieux…

 

Muette. Ne rien dire. Ne rien opposer à son flot de paroles, ne pas risquer, une fois de plus, de perdre, de se perdre. Respirer, prendre une grande bouffée d’air, ouvrir les portes. Tout ce temps où il l’a étouffée. Et ça recommence. Il n’a rien compris. Pas possible. Il faut qu’il parte. Qu’elle le mette dehors. Trouver les mots. Pas possible. Elle n’a plus de mots pour lui. Plus de mots avec lui, elle y perd toujours. Il a fallu qu’il la retrouve. Malgré la distance, son entreprise lui a trouvé une filiale éloignée, pas un poste mirobolant mais intéressant, plus social que ce qu’elle faisait avant, elle est partie sans hésiter, sans rien lui dire. Il l’a recherchée. Mais son patron avait promis de ne rien dire, elle ne lui avait pas vraiment décrit la situation, il avait compris qu’elle devait impérativement s’éloigner. Personne ne savait où elle était partie, elle n’avait presque plus d’amies parmi ses collègues, celles qui le restaient ne l’auraient pas trahie, elles connaissaient le danger. Elle avait effacé ses traces, recommencé ailleurs, n’avait plus rien voulu savoir de lui, appris par hasard qu’il était parti loin, pour une mission longue au bout du monde, elle avait soufflé, respiré, enfin. Refusé d’imaginer qu’il reviendrait, la retrouverait. Comment ? Il aura enjôlé une secrétaire de son sourire charmeur, il a toujours su y faire pour arriver à ses fins, la pauvre fille, si elle savait à quoi elle s’expose. Il aurait mieux de se perdre loin, vraiment, pas à deux pas de chez elle.

 

-       Qu’est-ce que tu fabriques, là ? On dirait de la sophrologie, ou de la méditation, ah oui, c’est à la mode, j’en ai entendu le plus grand bien. Il faudra que j’essaie, histoire de ne pas mourir idiot. J’ai rencontré un DRH qui ne jure que par ça, si je l’écoutais on mettrait des salles de méditation dans toutes nos succursales. Après tout, pourquoi pas, si ça lui fait plaisir. Du moment qu’il n’oblige personne. C’est quand même mieux que des salles de prière. Cela dit, il m’a tout expliqué, comment ça fonctionne, les conditions pour que ce soit efficace, les personnes sur qui ça prend bien, chez qui c’est utile. Désolé de te le dire, c’est pas un truc pour toi, c’est sûr, d’après tout ce que j’en ai entendu, tu n’as rien à faire là-dedans, tu n’y arriveras jamais, tu n’arriveras jamais au niveau où l’effet se fait sentir.

 

Elle blêmit. Se taire. Le fixer sans baisser les yeux, mais sans accrocher son regard, sinon elle est perdue. Se taire. Ne pas tomber dans son jeu. Se lever tranquillement, avec des gestes mesurés, se dégager complètement de son petit banc, se redresser posément, ne pas attirer l’attention. Le fixer. Se taire.

 

-       Quand je te dis que je me suis perdu… Des embranchements à n’en plus finir, tout se ressemble, le GPS s’est embrouillé… Il me restait plus qu’à demander, mais personne… Encore heureux que j’aie fini par voir un péquenot, qui savait que tu habites ici, tu ne connais pas, non, je ne te dirai pas comment il t’a appelée, tu ne t’en remettrais pas, tu ne le connais pas mais tout le monde sait où tu habites et vaguement qui tu es, les nouvelles vont vite… La porte était ouverte, je suis entré, j’ai regardé partout, je ne te voyais pas, je trouvais bizarre que la porte ne soit pas fermée à clé si tu n’étais pas là, je commençais à me décourager, à penser que tu étais sortie, probablement pas très loin, mais tu n’étais nulle part, jusqu’à ce qu’un chat me bondisse dans les jambes, complètement ébouriffé, une boule de dynamite à poils, bizarre, je ne t’ai jamais vue t’intéresser aux chats, je croyais que tu les fuyais, remarque, peut-être bien que celui-là aussi tu l’as chassé, c’est peut-être bien pour ça qu’il était aussi affolé, pauvre bête… Je ne sais pas, si sans lui, j’aurais eu l’idée de monter cet escalier, tout de guingois, tu as toujours des idées bizarres, déjà aller te paumer en pleine campagne, et en plus t’isoler tout en haut de cette tour, mais il n’y a personne dans les environs, qu’est-ce que tu as besoin d’aller de fourrer là-haut, décidément, j’avais cru que tu te serais arrangée, mais tu n’as pas beaucoup changé…

 

Il tourne en rond dans la pièce sombre, cherche un interrupteur, l’obscurité le déstabiliserait presque, sa logorrhée ne se tarit pas pour autant, pas encore. Définitivement sortie de sa torpeur et de sa position au ras du sol, elle se poste face à lui, à un mètre, distance de sécurité, le fixe, pas dans les yeux, juste au-dessus, toujours garder sa contenance, il lui reste quelques effets de sa méditation, pas totalement altérés.

 

-       Si, j’ai changé, mais je n’ai rien à te prouver. Tu vas commencer par redescendre, tu n’as rien à faire ici.

-       Autoritaire, madame, avec ça ! Je reviens du bout du monde pour te revoir, et c’est tout ce que tu trouves à me dire !

-       Je ne t’ai jamais demandé de venir. Et n’ai jamais manifesté l’envie de te revoir.

-       Oui, mais je suis là. Même si tu ne l’as pas demandé, je suis là. Tu ne vas pas me mettre dehors…

-       Je n’ai encore jamais été malpolie… tu devrais comprendre que tu dois partir…

-       Bien sûr que je vais partir, je ne suis pas venu t’encombrer, rassure-toi, mais tu vas quand même m’offrir quelque chose… Je ne vais pas te manger toute crue, qu’est-ce que tu t’imagines ?

 

Rien. Elle ne s’imagine rien. Elle se souvient. Trop. Ces souvenirs qu’elle a voulu effacer. Oublier. Comme si les souvenirs pouvaient s’oublier, s’effacer. S’atténuer, peut-être, certains, les moins prégnants perdent-ils de leur emprise au fil du temps. Mais ces souvenirs qui la hantent ont bien peu de chance de subir le sort dont son changement de vie aurait pourtant tellement besoin.

 

-       Alors, descends devant…

-       Pour que je puisse te rattraper si tu fais un faux pas…

-       Je n’ai pas l’intention d’en faire…

 

Installé d’abord timidement sur le bord du canapé, il a vite trouvé ses aises, parler le dope et lui confère une aisance qui lui permet de s’installer rapidement en un lieu inconnu, comme s’il était chez lui. Comme si rien n’avait changé entre eux. Il raconte, raconte, les mois passés sur un projet passionnant, désormais pratiquement bouclé, les deux pays où il a effectué de longs séjours, les villes, les gens, pour ce qu’il en a vu hormis ses collègues, les images bourrées de stéréotypes de celui qui a plus de temps pour parler et se mettre en scène que pour écouter et comprendre. Là, maintenant, cela l’arrangerait plutôt, elle, de le laisser parler, jusqu’à l’épuisement. Elle n’irait pas jusqu’à dire qu’elle l’écoute, ce serait exagéré, elle le laisse plutôt déverser, au cas où il pourrait vraiment s’épuiser et repartir comme il est venu. Sinon, elle va devoir trouver un moyen de le faire partir, un subterfuge. Mais à ce jeu-là, des subterfuges, il a toujours été très fort, bien plus fort qu’elle.

 

-       …juste pour cette nuit ?

-       Quoi, qu’est-ce que tu dis ?

-       Je te demandais si, par hasard, tu aurais un peu de place pour moi, juste pour cette nuit. Je ne voudrais pas abuser…

-       Si, tu abuses…

-       Doucement, doucement, toujours aussi raide ! Je te demandais juste, gentiment, c’est un peu dur de refaire toute cette route, j’en ai mis du temps pour arriver jusqu’à toi.

 

Elle se raidit, en effet. Ne pas céder. Ne pas entrer dans son jeu. C’est facile à dire quand il est loin, quand elle réfléchit toute seule pendant des heures, pourquoi ça finit toujours par clasher entre eux, pourquoi elle ne peut pas s’empêcher de se refermer comme une coquille d’huitre, et de laisser cette pelote de nerfs l’envahir, d’abord la poitrine, puis elle irradie dans tout ce qui tente encore de résister. Si encore elle pouvait sortir de ses gonds, crier, mais visiblement elle n’a pas ça dans son logiciel. Chez elle c’est plutôt l’autruche, rentrer le cou, au plus profond, croire que ça va passer, mais ça ne passe jamais, son temps de latence est faible, elle n’a rien à lui opposer, ne peut rien lui opposer. Si elle dit un mot, c’est fini, elle est balayée. Se taire jusqu’à ce qu’elle ait la force. Le fixer, au-dessus des yeux, sans détourner le regard.

 

-       Voici le marché, il y a une auberge à quelques kilomètres, pas le grand luxe, mais pour une nuit c’est supportable. Je les appelle, te retiens une chambre. Et je te prépare à diner. Après, tu t’en vas, tu devrais pouvoir faire ces quelques kilomètres sans te perdre. Et je ne te revois plus.

-       Disons plutôt on dine et on voit après.

-       Non, c’est comme j’ai dit, j’appelle d’abord l’auberge, sinon pas de diner et tu pars tout de suite. C’est non négociable.

-       Comme tu parles ! Tu as fait un stage de relations humaines, ma parole !

-       Peut-être… Alors, ce marché ?

-       Est-ce que j’ai le choix ?

-       Non.

 

La cocotte-minute lâche la stridence régulière de sa vapeur depuis presque cinq minutes, les pommes de terre sont cuites, la boite de confits de canard est sur le bord de l’évier, un plat en terre attend, le four est allumé. Menu simple, mais pas non plus trop bas de gamme pour qu’il ne lui reproche pas de se moquer de lui. Et puis, au moins, une fois les confits disposés sur les pommes de terre, même si le plat reste un peu trop au four il n’y aura pas de problème. Elle n’aura plus à y penser. Elle dispose la salade verte dans un saladier, ajoute la sauce par-dessus, prépare le pain, sort des biscuits à apéritif et une bouteille de vin et le rejoint avec deux verres. Il est resté sagement assis durant les préparatifs, sans rien dire. Une première. Elle n’a rien dit non plus, pas la peine de le relancer, et un peu de silence fait du bien. Elle s’est habituée au silence depuis qu’elle habite seule à la campagne, et a de plus en plus de mal à supporter un flot continu de paroles.

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