Rêverie-suite, Les rouquins, de Denise Michel - L'écritoire du Château d'Avanton
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Rêverie-suite, Les rouquins, de Denise Michel

lundi 18 décembre 2017 à 12:46 :: Page accueil :: #1361 :: rss

     Suite de Rêverie-suite, Bas le masque

     3ème séance - "Je me suis perdu, je ne comprends pas..." Une contrainte de discours direct dans le récit…

« Je me suis perdu ! Je ne comprends pas ! » Manuel arrête sa voiture devant le porche de la ferme isolée, entourée de champs de vigne. La vendange est passée depuis deux bons mois ; ne subsistent des ceps que des ramures entortillées où se balancent çà et là quelques feuilles à demi desséchées, épargnées par les premières gelées ; il a gelé très tôt cette année.

 

«Je ne comprends pas ! C’était bien au bout du chemin la ferme des Frérot ; les rouquins comme on les appelait.  A l’heure de la récréation, Dieu sait comme on a pu courir aux gendarmes et aux voleurs ! »

Le grillage qui séparait la cour de la maison du maître servait de borne à nos jeux et les ballons égarés rebondissaient dans le potager de Madame Duleu ; on se cachait, morts de rire quand elle sonnait, furieuse, à la porte de l’école.

 

Les rouquins étaient devenus pères de famille ; il en avait eu quelques échos ; l’aîné Lucien dit Lulu avait repris la ferme, rénové la maison, créé des chambres d’hôtes.

Gros conflits familiaux avec les parents lui avait-on écrit. L’image de sa femme dont il s’était séparé l’année dernière surgit, très blonde, riant aux éclats dans le soleil. C’était en Bretagne, la crique et ses rochers affleurant l’eau...

 

«Mais qu’est ce que je fais au lieu de chercher, je rêve ! C’est vrai que je ne suis pas pressé ! Ce soir : relâche ! Pas de concert ! Le dernier à Blaye ; concert de clôture d’un stage dans la citadelle majestueuse qui domine l’estuaire ».

 

Manuel enseignait la direction d’orchestre au Conservatoire de Lyon après avoir débuté une carrière de violoniste qui l’avait mené aux quatre coins du monde avec de grands orchestres. Léna, sa femme était aussi violoniste ; il l’avait rencontrée au Japon, dans une tournée commune ; aussi blonde que lui est brun, il l’avait emmenée dans son bordelais natal et dans ce marais qui lui était si cher. La famille de Manuel, des Espagnols repliés sur la France durant la période franquiste, y avait trouvé  refuge ; son père y avait monté une petite entreprise de maçonnerie. Manuel avait vu le jour dans ce petit village reculé du marais prés de Marans. Les frérots étaient ses inséparables depuis la maternelle et quand Manuel était entré au collège, en internat au loin, la séparation avait été difficile.

 

Puis il les avait oubliés, occupé par sa nouvelle vie; c’était encore l’époque où les internes ne retrouvaient leur famille qu’aux vacances. La musique était entrée dans sa vie sans coup férir et avait recouvert sa vie d’enfant d’une manière assez inexplicable. Qu’est-ce que cet oubli qui parfois nous prive pour longtemps ou pour toujours de nos richesses et de nos bonheurs passés ?

 

Et voilà qu’à cet âge de la vie où la cinquantaine vient l’interroger, il se souvient ! Des images remontent, se frayant un chemin à travers les strates de son histoire. Une photo de classe où on le voit, encadré des deux rouquins, assis, le tablier impeccable, la raie bien droite sur le côté, raides et sérieux ; mais Claude le cadet a le sourire en coin, un épi de cheveux indocile échappé à la brosse maternelle. Ce qu’ils avaient pu rire tous les deux, les bêtises n’étaient jamais bien loin avec lui !

 

Il était venu seul, retrouver ce village et ces gens oubliés. « Le retour au pays, pense t-il, voilà que je ne suis pas fichu de m’y reconnaître ! » Des images se croisent pêle-mêle, se juxtaposent, volent de toute part : le petit pont bossu qu’il vient de franchir, une rue de gratte-ciels, son premier chien dans la maison de ses parents, un dédale de ruelles en Sardaigne… Et pourtant, c’était bien là après le pont bossu ! « Mais à droite ou à gauche ? C’est ce lotissement qui me trompe ! Il n’y était pas autrefois, évidemment ! L’église est toujours là, je l’ai bien reconnue avec son porche roman ! »  Mais le petit enfant qui avait vécu là avait plutôt conservé des images vagues d’eaux dormantes et de verdure ; des sons lui revenaient, des murmures de conversations, des rires, des fous rires cachés derrière la haie, là ! Oui là ! En bordure du champ... Mais oui ! Le terrain de foot, les poteaux, et Claude dans les buts une vraie passoire, incapable de se concentrer, de se calmer. Il se voit, lui, en train de se préparer à tirer, fixant ce ballon qu’il faut maîtriser. Il ressent dans son corps la tension, puis la détente et la force qui propulse le ballon dans les buts. « Tout de même ! j’étais bon ! se dit-il avec un plaisir encore vainqueur, meilleur que Lulu le frère aîné de Claude ».

 

Soudain, un désir puissant de les revoir l’envahit et en même temps la crainte d’une déception possible. L’indécision qui l’égarait le quitte, il reconnaît le double porche si caractéristique, le grand portail à deux battants et la petite porte cintrée, juste à côté. Tout lui revient! C’est la maison du marais, la ferme de Thérèse et de son mari. « Il faut passer devant le porche, longer le chemin...  la maison des rouquins, c’est au bout ! Voilà  je suis arrivé ! »

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