Arrêt sur image, de Denise Michel - L'écritoire du Château d'Avanton
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Arrêt sur image, de Denise Michel

lundi 22 janvier 2018 à 10:32 :: Page accueil :: #1365 :: rss


       4ème séance : Une rupture, de l'inattendu, du surprenant. "Tout finit toujours par s'oublier !"
      
       Suite des épisodes précédents


            « Tout finit toujours par s’oublier! » se disait-il en sonnant à la porte de la ferme. « Tiens ! ils ont changé le portail ! C’était un très vieux portail de bois vermoulu qui émettait un grincement caractéristique ». Cela n’avait pas échappé à son oreille de musicien. « Je l’entends encore ! Et non ! Tout ne s’oublie pas ! Ça se grave quelque part, comme le négatif d’une cire perdue. »

Sur le pilier de pierre, on pouvait lire : Les tilleuls Ferme auberge. Un dessin maladroit qui se voulait champêtre représentait la ferme au bout de son allée de tilleuls et le corps d’étable sur le côté.

 

            « Ça au moins, ça n’a pas changé »se dit il. « Personne ! c’est long ! Je vais recommencer » Il se fit insistant et on entendit des pas pressés sur les graviers de la cour, des aboiements bourrus de gros chien et des cris d’enfant. « Ils ont toujours aimé les chiens ! » remarqua-t-il en revoyant le Farrou brun et blanc qui les accompagnait jusqu’à l’école.

 

            Le portail s’ouvre. l’aîné des deux frères, peu changé en vérité, casquette bordée de cheveux frisés, flamboyant du plus beau roux.D’un même mouvement,i ls ouvrent les bras et s’embrassent,

« Ça alors ! Pour une surprise, c’est une surprise ! ». « Je ne t’ai pas appelé, je n’étais pas sûr de pouvoir passer ; je suis à Blaye où j’anime un stage », dit Mathieu précipitamment, avec une mauvaise conscience qu’il ne s’explique pas.

            Déjà, Lucien l’entraîne, sans lâcher son bras vers la grande maison. Sur le pas de la porte, il s’arrête, se retourne. « Viens,je vais te montrer les chambres d’hôtes et le gîte ! Ce qu’on a pu bosser pour faire tout ça ! Mais ça valait le coup ! » Le chien et le petit enfant, une fillette à la bouille toute ronde semée de taches de rousseur ferment la marche. Lulu dit «c’est ma dernière ; j’en ai une autre de quinze ans, que des filles ! faut s’y faire ! Si je te dis qui est ma femme, tu vas tomber ! Tu te souviens d’Anne-Lise, on l’appelait la Lison, elle était chez les grands quand on était encore en dixième ! »

            Mathieu sent une onde froide monter entre ses épaules, suivre son cou, comme lorsque en voiture, on rencontre un obstacle inattendu. Une montée d’adrénaline, quoi ! À toute volée lui revient ce visage oublié, ce corps mince dans une petite robe à fleurs, une démarche dansante qui se dirigeait avec assurance vers les tables de la grande section. pendant qu’eux, les petits, s’entassaient dans une mêlée bruyante aux tables du fond !

 

            La première fille qui avait fait battre son cœur ! Son amour, sa chérie ! Lui,si timide, se défendait des moqueries de ses copains. La dernière année dans la petite école, un véritable calvaire, tant les moqueries avaient pris de l’ampleur. À cet âge le dédain et la raillerie sont à la mesure de la fascination et de la peur qu’inspirent les filles!

 

            Le temps avait passé, la vie aussi mais cette annonce le bouleversait comme une trahison ;

« complètement bizarre ! », se disait il sans écouter un mot de ce que lui racontait Lulu. Et il allait la revoir, là, dans sa maison, maîtresse de son domaine, avec sans doute son air raisonnable et un peu moqueur comme autrefois ! Il se sentait tout à coup petit, démuni. Il allait falloir la revoir, l’affronter et l’apprivoiser cette petite divinité de l’enfance, celle qui l’avait tant troublé !

 

            Cette histoire à laquelle il n’avait jamais permis de resurgir, même comme un éclair fugace expliquait peut être l’éloignement qu’il avait organisé autour de ces premières années. Anne-Lise ne le voyait pas, ne le connaissait pas, toute occupée ailleurs!

 

            Il revint à lui. Sans doute, nul ne s’était aperçu de son malaise. Il tenta de se recentrer sur les explications que Lulu continuait à lui prodiguer.

            Le chien jappait à la poursuite d’un mulot réfugié sous la baignoire dans une des jolies salles de bains du gîte. La fillette le suivait dans sa chasse, avec des bonds et des rires. La vie reprenait après cet « arrêt sur image ». On allait se diriger vers la maison. « Tu ne vas rien reconnaître, sauf Anne-Lise peut être ! », dit Lucien.

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