La limite des rêves, de Dominique Guerville - L'écritoire du Château d'Avanton
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La limite des rêves, de Dominique Guerville

mardi 27 mars 2018 à 12:06 :: Page accueil :: #1378 :: rss

Ses jeunes années s’étaient déroulées sur le mode du culte des héros.

Cela n’avait rien d’étonnant, ne venait-on pas de vaincre l’être ou pour le moins l’un des êtres les plus maléfiques que le monde ait été capable de générer depuis des siècles.

Élément important de cette saga cette victoire avait reposé à plusieurs reprises sur l’engagement de quelques hommes qui par leur courage avaient modifié le destin du monde.

Les aviateurs de la bataille d’Angleterre ou de Normandie-Niémen, les réseaux de résistance, les combattants de Stalingrad, les soldats du désert à Bir Hakeim, les jeunes Américains du débarquement et tous les autres qu’il faudrait citer…

Le bien avait vaincu le mal et les héros avaient vaincu le fascisme.

C’était une vision idéalisée de l’histoire ne tenant pas compte des aspects scabreux de la guerre et plus particulièrement des destructions et de la mort de millions de personnes. Beaucoup avaient subi une mort plus souvent sordide qu’héroïque et ce peu importe le camp auquel ils appartenaient.

Un élément était venu ternir la beauté de la victoire partout célébrée. En cette fin de conflit on avait découvert les camps de concentration et d'extermination dont le spectacle et les récits qui les entouraient dépassaient l’entendement.

Ces faits terrifiants venant apporter confirmation du bien-fondé de la victoire et des moyens employés pour parvenir à ce résultat.

On tenait pour dégâts collatéraux la destruction de la quasi-totalité des villes allemandes avec leur population écrasée ou brulée sous les bombardements.

Quand il prendrait conscience de cet effacement dû à la poussée d’adrénaline provoquée par la victoire et tout ce qui l’avait entouré ce serait bien tard pour y réfléchir.

Il ne connaissait tout cela qu’au travers les récits de ses parents et de leurs proches tous gaullistes ou communistes dans ces années d’après-guerre. Et les héros me direz-vous ?  ils étaient omniprésents, de toutes les célébrations, encore jeunes pour la plupart, bardés de décorations, faisant la une des journaux et des magazines.

C’est ainsi que dans son esprit s’était forgé une admiration des hommes exceptionnels comme : Rolland de Roncevaux, Turenne, Baillard, Napoléon, Rol Tanguy, de Gaulle, Churchill et tant d’autres.

Il s'était construit une représentation idéalisée de ces personnages. Pour lui, susceptibles par leurs capacités personnelles et dans des circonstances particulières d’accomplir des actes de bravoure inouïs ou possédant une vision de la situation qui avait permis d’inverser le sens de l’histoire et de parvenir à la victoire.

Il est vrai que lui-même n'avait jamais été confronté à la violence. Sa connaissance de la dureté de la vie se limitait à presque rien. Il ne connaissait de la mort que des images et des récits épurés après lesquelles on pleure sur le sort du preux chevalier tué ou défait, ou les larmes de ses parents lors des funérailles d’un proche.

En ces années d'après-guerre, il semblait peu vraisemblable qu'un nouveau conflit puisse éclater, encore que, guerres d'Indochine et de Corée venaient de secouer notre monde. Sans omettre que les alliés d'hier, l’Est et Ouest confondus, se regardaient désormais d'un regard torve, prélude de ce qui resterait dans l'histoire sous le vocable de "guerre froide".

En Indochine les héros fatigués et démunis qui avaient survécu à la guerre en Europe venaient de se faire infliger de sérieux revers par les gens du cru et une partie de l'empire filait à l'anglaise. C'était le commencement du démembrement de ce qui avait composé l'Empire colonial élément de notre puissance et le début d'une prise de conscience connotée d'une conception d’un monde d'un autre âge.

Pourtant, à quelque temps de là dans les départements d'Afrique du Nord, se déroulèrent des évènements que l’on qualifia d’actes à caractère terroriste. Ils allaient ébranler le pays pendant de nombreuses années.

Ces évènements ne mobilisèrent lors de la Toussaint sanglante que quelques poignées d'hommes mal armés mais déterminés, il y eut des destructions, des morts, elle fut suivie d’une répression terrible.

L’Algérie n'était pas une colonie au sens factuel du terme, mais un ensemble de départements français dont les députés siégeaient au parlement. Depuis le temps que nous étions là-bas ne leur avions-nous pas apporté la civilisation : routes, chemins de fer, hôpitaux, écoles, sans compter la démocratie et le bien-être.

*****

En quittant ma famille pour aller effectuer mon service militaire, j’étais loin d’imaginer dans quelle tragédie on allait me lancer.

Mes théories sur le héros et moi allions être soumis à un choc sévère.

J’ai effectué mes classes au camp militaire de la Courtine, ça n’était pas pour me déplaire, la vie au grand air, des exercices constants, marches, tirs, actions de nuit. Lorsqu’à la fin de mes classes je suis venu en permission, ma mère a été effarée par ma perte de poids. Là-bas on parlait d’être affuté, mais c’était un autre monde.

Elle a tout de même ajouté qu’à mon départ j’étais quelque peu enveloppé, elle n’a pas osé dire replet ne voulant pas me mettre de mauvaise humeur pour les quelques heures que nous avions à passer ensemble.

Je ne pensais pas qu’elle avait deviné, mais une mère est une mère et elle pressentait que l’avenir était pour le moins incertain.

Très vite le pays avait pris conscience que cette série d’incidents de la Toussaint n’étaient pas des épiphénomènes isolés. Que derrière tout cela se dissimulait une organisation porteuse du désir des populations de sortir d’une république imposée.

Le matin où je devais repartir pour gagner le camp de Fréjus d’où nous devions rejoindre l’Algérie, j’ai sorti ma feuille de route et je l’ai posée sur la table du petit déjeuner.

Elle était là, au centre du cercle de famille, et tout le monde faisait des efforts pour ne pas poser les yeux sur elle.

En définitive c’est mon père qui a brisé le silence, lui qui avait vécu la campagne de 1940 et cinq années de camp de prisonniers.

-       Sois assuré que nous penserons à toi à chaque instant et que nous aurons peur quand la situation sera difficile, sois courageux c’est pour ton pays que tu vas te battre, sois en digne fais-lui honneur.

Ma mère et mes sœurs ont été moins éloquentes se contentant de pleurer et de me prendre dans leurs bras. Comme entrée en matière on était plus sur le versant de la déprime que sur celui des encouragements. Je partais pour une opération de maintien de l’ordre et de pacification, quelque chose entre le rôle de policier et de garde mobile.

***

Trois mois que toute cette préparation est derrière moi, les camps, l’entrainement, la traversée (l’horreur) puanteur et promiscuité, types malades dans tous les coins, on aurait cru que la peste avait frappé ce navire, toilettes bouchées et débordantes. La mer avait mis du sien pour nous purger de tout ce qui rappelait la France.

À notre arrivée nous avions été pris en main par des sous-officiers d’active chargés de nous acclimater au djebel et au secteur auquel nous serions affectés.

Pour moi ce fut une petite bourgade dans les Aurès dans le département de Constantine. Pas le côté plaine, mais les Aurès côté montagne ce qui fera à l'usage une grande différence, là-haut les nuits étaient froides à vous geler les doigts.

Un village tranquille, avec son hôpital de campagne, ses services sociaux, son école, et un poste en pisé quartier général de notre bataillon, nous étions logés sous des marabouts de toile kaki.

Tout ressemblait bien à l'image que je m'étais faite de la situation, un pays somme toute paisible avec ses officiers à l’esprit chevaleresque et son régiment ramenant l'ordre par leur présence et l’assistance des services spécialisés aux populations.

On nous avait tout de même expliqué que nous étions présents pour en imposer à la population par notre déploiement de forces, dans le but de ramener dans le droit chemin quelques habitants récalcitrants et égarés. Et dissuader, cela va sans dire les quelques agités qui avaient des idées derrière la tête.

Le village était calme mais à mon étonnement on n'y rencontrait que des Algériens, Berbères pour la plupart et jamais ou rarement des colons. Un officier à qui je posais la question se montra un peu agacé. « Les colons sont dans l'autre partie des Aurès dans le secteur où l’on trouve des terres cultivables ». La réponse présentait le mérite d'être claire mais commençait à effilocher l'image d'idéal démocratique qui se faisait jour dans ces départements.

Nous n'étions pas très loin de Constantine et espérions que ce serait notre lieu de permission privilégiée, arrivés avec des angoisses nous commencions à nous acclimater et à nous détendre.

Des officiers aguerris assuraient désormais le commandement, des chevaliers des temps modernes qui connaissaient leur métier et en qui on pouvait avoir confiance.

Le temps du service militaire même allongé m'apparaissait désormais, comme une sorte de séjour que je ne qualifierais pas de détente mais ça y ressemblait un peu.

Patrouilles de nuit, tirs, travaux de renforcement des défenses, prises d’armes au centre du bourg, parties de football avec les enfants, discussion amicale avec les habitants du village, nous étions bien dans notre rôle.

Cela c’était la vitrine, car de jour en jour nous prîmes conscience de ce que la situation se tendait. De petits évènements paraissant sans importance, de menus faits du quotidien, des ordres plus précis. Chaque jour les pressions exercées sur nous s'accentuèrent, les consignes devinrent plus sécuritaires, se firent de plus en plus strictes, avec à la clé l'interdiction de tout contact avec les civils. Bien entendu personne ne prit la peine de nous expliquer le pourquoi de ces changements.

Nous étions là depuis trois mois lorsqu'une nuit, nous fûmes réveillés par des explosions ressemblant à des tirs de feu d'artifice. Tout le monde se précipita hors des tentes pour constater de quoi il retournait. En dépit des ordres très précis de l’encadrement qui intimaient en de telles circonstances de gagner les tranchées qui ceinturaient le poste avec son casque et son arme pour s’y mettre à l’abri. Là, chacun circulait à sa guise en commentant l’évènement jusqu'à ce qu’une explosion se produise dans l’enceinte même du poste.

Ce fut la débandade, des hommes couraient en tous sens la plupart à demi nus sans casque et sans arme. Les feux d'artifice s’avéraient être des obus de mortier qui explosèrent pour la plupart hors des murs mais ceux qui tombèrent juste provoquèrent de gros dégâts, des hommes gisaient au sol, morts ou hurlant pour que l'on vienne leur porter secours.

Toutes les lumières s’éteignirent, mais les autres continuaient de nous canarder, c'est alors que l'équipe du mirador ouvrit le feu à son tour. Paniqués ils tiraient en tous sens devenant aussi dangereux que les fellaghas de l’extérieur. Un officier escalada le mirador en pleine offensive pour tempérer leurs ardeurs. Une énorme explosion secoua le poste puis silence, plus rien.

Au petit jour, nous dénombrions quatre morts et une dizaine de blessés. Pire encore, ils avaient fait sauter le mur de l’armurerie s’emparant de tout un lot d'armes et de munitions, et entrainant à leur suite les deux appelés affectés à la surveillance.

Du maintien de l’ordre nous venions de basculer dans la guerre sous ses formes les plus abjectes : la première équipe partie en patrouille retrouva les deux gardes de l’armurerie égorgés et émasculés à cinq kilomètres de là.

Des GMC moteurs tournants nous attendaient devant le poste, nous embarquâmes avec armes et munitions pour aller bloquer routes et pistes. Alors que dans le ciel une noria de gros hélicos déposait des unités parachutistes sur les crêtes.

On nous expliqua que nous serions l’enclume alors que les paras seraient le marteau. Nous devions tenir fermement nos positions quoi qu’il arrive, alors que les paras rabattraient sur nous tous ceux qui se cachaient dans les pentes.

Ordre était de tirer à vue, j’avais pratiqué cela pour le châtelain de mon village lorsqu’il organisait des chasses, mais là-bas c’était des faisans que les chasseurs abattaient, alors qu’ici c’était des hommes avec quelquefois des femmes et des enfants.

J’ai fait état de mon désir d’en parler à l’officier qui pour moi symbolisait le plus le preux chevalier. Il a commencé par me demander de me mettre au garde-à-vous, avant de poser ma question. Lorsque j’ai parlé j’ai vu ses pupilles se rétrécir et la colère envahir son visage.

-       Où vous vous croyez-vous, vous n’avez pas encore compris qu’ici nous sommes en guerre. Ancrez cela au fond de votre crâne de borné et si vous ne voulez pas que votre situation s’aggrave, n’oubliez pas de porter votre casque, car vous avez déjà une case de vide et cela suffit. Rompez.

-       Cependant, je tenais…

J’ai été interrompu par un hurlement.

-       Sentinelle flanquez-moi ce type au gnouf, vous le sortirez pour la corvée de poubelles.

La corvée de poubelle ne consistait, je ne le savais pas à cet instant, qu’à emmener les corps des rebelles tués dans la journée jusqu’à une décharge publique dans laquelle on les déversait en vrac.

Les séances de bouclage se succédaient sans interruption pour toutes se terminer selon le même scénario, des types affolés qui venaient se faire hacher menu sous nos tirs. Nous finîmes par coincer le groupe qui avait attaqué notre poste et les armes dérobées furent récupérées, inutile de confirmer que nous ne fîmes pas de prisonnier.

Je n’osais écrire à ma famille pour leur raconter ce qui se déroulait ici : la réalité effarante de cette guerre, de toute façon mes lettres auraient été censurées.

Plus grave je venais de perdre mes illusions et étais dans l’obligation d’admettre la destruction de tout ce que mon cerveau contenait comme idéalisme sur le versant chevaleresque de notre civilisation.

Lors d’une patrouille de routine pour assurer la sécurisation de la route permettant notre approvisionnement, nous avancions décontractés car le secteur avait été nettoyé.

Nous apprîmes à nos dépens que les fellagas avaient changés de tactique. Il y eut un souffle puissant accompagné d’un claquement violent.

Sur le moment j’ai eu le sentiment de m’être fait tacler par-derrière comme au football, ma jambe gauche a cédé, j’ai roulé dans les graviers. Heureusement que je portais mon casque qui me protégea la tête. Réflexe d’entrainement, je n’avais pas lâché mon arme, puis la douleur est arrivée violente à hurler, comme une brulure d’acide submergeant tout entendement.

J’ai pensé je vais mourir car je sentais le sang jaillir de mon corps.

J’ai perdu connaissance ne rouvrant les yeux que dans un couloir de l’hôpital de Constantine.

Un obus piégé était caché dans l’herbe, il nous avait fauchés et j’aurais pu rester là, mort pour la France. En réalité cela ne m’a fait qu’une belle jambe comme on dit, un éclat effilé comme une lame de scalpel m’ayant en passant arraché le mollet.

Depuis mon retour je marche avec une canne, symbole de ma jeunesse perdue, de mes rêves envolés, d’une innocence restée dans le Djébel, trace de sang et débris de chair desséchés dans les cailloux d’une piste.

J’ai découvert ces années là « tout ce que je ne voulais pas être » !

                                                                           

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