Repas en famille, de Chantal Magnant - L'écritoire du Château d'Avanton
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Repas en famille, de Chantal Magnant

mardi 27 mars 2018 à 11:24 :: Page accueil :: #1380 :: rss

 

Ce premier dimanche des vacances toute la famille est réunie. Après le repas, il fait beau et nous décidons de prendre le café dehors sur la terrasse. Madeleine, sa fille, propose à mamie de faire le café mais elle refuse : elle n’est pas habituée à cette cafetière, elle ne saurait pas bien doser le café. De toutes les façons, aucun de nous n’est capable comme elle ! Et cela est totalement vrai. Mamie a préparé le repas, mis la table, tout était prêt quand nous sommes arrivés les uns après les autres.

Le menu n’est jamais vraiment une surprise : radis, haricots du jardin, elle aura sans doute acheté un bon poulet fermier, et pour dessert le traditionnel gâteau au pomme. Tous, nous gardons le souvenir réprobateur quand Paul et Janine ont apporté un foie gras et du Sauternes. Mamie a du plaisir à accueillir et réunir ses enfants, mais elle ne le manifeste que par le dévouement. Aujourd’hui, comme d’habitude tout est prêt, car tout a été minutieusement pensé, planifié. Elle travaille sans précipitation, à l’économie, avec des gestes méthodiques, mesurés, ritualisés.

Autour de la table, sur la terrasse, chacun est heureux, détendu. On évoque les projets de vacances, la fin de l’année difficile. Le soleil est doux et une légère brise nous invite à la détente. Les enfants jouent un peu plus loin dans le jardin, leurs rires sont joyeux.

-       Ils sont toujours contents de se retrouver.

-       Oui, ils s’amusent bien ensemble et on n’a même pas besoin de les surveiller.

Papi va cueillir les dernières framboises ou fraises qui ont fini de murir depuis la dernière cueillette et qu’il partage entre les enfants. C’est sa grande joie, être entouré de ses petits enfants qui lui demandent le nom des fleurs ou des arbustes. C’est bien quand il y a de la vie comme aujourd’hui, dit-il en revenant s’assoir.

Je m’inquiète, je pense à mamie, seule dans sa cuisine : il lui faut du temps pour faire le café ! Elle doit être en train de tout ranger et mettre le lave-vaisselle en marche. De toutes les façons, elle n’accepte pas qu’on l’aide. Pour elle, personne ne fait jamais bien, et moi en particulier, je ne suis pas assez minutieuse, pas assez appliquée, je veux aller trop vite. Elle a raison, ma fille dit que je suis une MGV : une mère à grande vitesse.

Quand j’ouvre une armoire, je suis toujours surprise de voir les piles de draps impeccables, magnifiquement alignées. Je repense à ce jour où Odile a voulu attraper un torchon, comme elle est petite et qu’elle n’a pas pris de tabouret, elle en a fait tomber deux. Cela lui a pris un quart d’heure pour les replier et réussir à les replacer bien au dessus des autres, dans le bon sens, il faut voir la pliure non les bords.

Je trouve toutes ces exigences étouffantes. Ses garçons ne s’offusquent plus, ils disent qu’elle est comme ça, que ça lui fait plaisir. Ils ne font plus attention. Ses reproches les font rigoler. Je devrais faire comme eux mais pour moi, c’est impossible. Elle est tout ce que je ne voudrais pas être, ne pas avoir le moindre humour, s’interdire tout plaisir, perfectionniste à l’extrême avec un esprit de sacrifice, se dévouer sans cesse sans jamais s’autoriser la moindre fantaisie.

Pendant le repas, quand Pierre a raconté une blague qui nous a fait exploser de rire, elle s’est levée pour aller dans la cuisine. Cela pourrait être un défi : qui réussira à faire rire mamie !

Elle apporte le café et une fois assise dans son fauteuil Lisa la petite dernière vient se faire câliner. Maternelle, attentionnée, elle écoute les histoires de Lisa.

Marie raconte une histoire, tout le monde rit, Mamie caresse les cheveux de sa petite fille, lui remet sa barrette. C’est alors que Lisa de sa petite voix innocente dit : « Je n’ai jamais entendu mamie rire. »

ELECTROCHOC !  

Mamie se redresse brutalement, pousse Lisa de ses genoux qui se retrouve étonnée surprise debout sur ses pieds. D’une voix ferme elle dit : « Mais quand j’étais jeune j’étais gaie, j’aimais rire », puis d’une voix plus éteinte, avec une certaine tristesse elle ajoute : « Mais la vie nous fait autrement. »

J’entends « gaie, rire… ». Guérir de la morsure de la pauvreté qu’elle a cherché à masquer, maitriser par une exigence extrême de perfection. Combien de fois, elle a répété : « Dans notre famille, on est peut-être pauvre mais on est des gens propres et honnêtes. »

 

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