E pericoloso sporgersi : une mère peut en cacher une autre, de Marie-Françoise Chevais - L'écritoire du Château d'Avanton
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E pericoloso sporgersi : une mère peut en cacher une autre, de Marie-Françoise Chevais

samedi 31 mars 2018 à 18:48 :: Page accueil :: #1383 :: rss

Corinne s’est assise dans un fauteuil au bord de la piscine. L’air est doux, le parfum des mimosas lui parvient au gré des mouvements de la brise, elle se dit que d’ici une quinzaine de jours elle pourra retirer la vilaine bâche bleue et s’offrir une petite trempette.

Elle s’évente distraitement avec l’enveloppe qu’elle tient à la main puis après un bref coup d’œil sur sa montre, elle se décide à ouvrir la lettre.

Une lettre de sa mère, LA lettre hebdomadaire, celle à laquelle elle répond par un laconique message sur son portable. Non pas qu’elle n’aime pas sa mère, au contraire, elle estime qu’elle est une mère parfaite : présente, aimante, toujours disponible, toujours prête à faire plaisir, bref…toujours tout. Tout ce qu’elle ne se sent pas capable d’être avec sa propre fille qui la menace régulièrement, à la moindre contrariété, d’aller se réfugier chez mamie qui elle au moins la comprend.

Ma fille chérie

Corinne ne sait pas pourquoi mais cet adjectif possessif produit toujours chez elle un bref mouvement d’agacement. Comme d’habitude, elle s’en veut, elle se sent une mauvaise fille. Comme d’habitude.

Je t’écris pour te dire que tout va bien à la maison.

Ton père était un peu patraque ces derniers jours, mais il va mieux,  je crois qu’il avait pris froid à la pêche dimanche dernier. Chez vous, il devait faire beau mais ici, un petit vent du nord m’avait convaincue de rester à la maison. Ton père n’était pas très content, tu sais combien il n’aime pas sortir tout seul.

Son père, un grand gaillard un peu rugueux dont elle sent tout à coup la chaleur de sa large main, celle qui retenait la sienne quand ils longeaient tous deux les bords de la Loire. Elle l’entend raconter ses dimanches à lui, avec ses copains qui sifflent les « drollières » du quartier, les galopades sur les quais et les parties de pêche au Déversoir avec son grand-père.

Le bip répété du téléphone interrompt la rêverie de Corinne. En une fraction de seconde, elle se connecte avec le présent, sur le petit écran, un document apparaît. Enfin !…le devis signé quelle attendait est là.

C’est Arthur qui va être content, lui qui commençait à s’agacer de la voir oisive.

Leur dernière discussion avait failli tourner vinaigre.

-       J’ai bien l’impression que tu te complais dans ton nouveau statut de femme au foyer, je me trompe ?

-       Tu n’exagères pas un peu ? mon dernier chantier date d’à peine quinze jours. Et puis, pour une architecte d’intérieur, c’est normal d’apprécier de vivre …à l’intérieur !

Un rageur : « épargne-moi ton humour à deux balles » avait clos le débat et Arthur était allé allumer le téléviseur.

Le sourire aux lèvres, Corinne reprend sa lecture.

Bref, j’en ai profité pour terminer le lavage et le repassage. Ton frère m’avait apporté tout son linge de la semaine. Une montagne ! À croire que les enfants et lui se changent trois fois par jour ! Vivement que sa femme revienne de son colloque !..

À ce moment précis, Annie avait levé les mains de son clavier prenant conscience une nouvelle fois de la vacuité de ses propos.

Pourquoi, quand elle écrivait à sa fille se sentait-elle toujours obligée d’accumuler les détails les plus insipides, voire de les inventer ? Où était-elle allée chercher cette histoire de linge de son  frère à repasser ? Jamais sa belle-fille ne se serait permis de lui laisser en charge une tâche aussi triviale…

Annie s’était émue auprès de sa thérapeute de cette propension à édulcorer sa propre vie jusqu’à la rendre d’une médiocrité consternante. Madame Geoffroy-Pinson avait écouté mais elle n’avait pas donné d’explication, elle s’en était alors bricolé une qui la satisfaisait à moitié : c’était l’image de sa propre mère qu’elle reproduisait.

-       Ne pensez-vous pas que les filles sont en général prisonnières du modèle maternel ?

Elle avait eu en réponse le bruit feutré du stylo sur la feuille à petits carreaux du bloc que Mme Geoffroy-Pinson tenait toujours sur ses genoux pendant les séances.

Elle dut s’en contenter.

Ce jour-là, sur le chemin du retour, elle avait pris la résolution de parler à sa fille des cours de théâtre qu’elle suivait assidûment, trois fois par semaine pendant que son mari était à son club de tarot, de ses lectures qu’elle partageait avec ses amis de Facebook, des musiques qu’elle découvrait grâce à la playlist que lui avait concoctée sa petite fille.

- Enfin mamie, tu ne vas pas rester scotchée aux années 70, faut évoluer.

Allons-y pour l’évolution, qui ne devait rien à Darwin certes, mais qui la rendait plus fréquentable aux yeux de Jeanne !

Sa vie, c’était cela, ce n’était pas ce qu’elle racontait dans ces foutues lettres qu’elle s’était fait un devoir d’écrire chaque semaine.

Pourtant, elle devait reconnaître qu’elle prenait plaisir à raconter les mille et un détails insignifiants de la vie de cette petite bonne femme. Peut-être que ce plaisir était en lien avec l’engouement toujours grandissant qu’elle avait désormais pour le théâtre. Elle s’était fabriqué un rôle sur mesure, qui plaisait à son public, en l’occurrence sa fille qui semblait se satisfaire de cette mère lisse et sans mystère, une mère avec qui elle n’entrerait jamais en concurrence.

Annie laissa son regard s’attarder sur le prunus qui commençait à bourgeonner et elle reprit le cours de sa lettre.

Je râle, mais dans le fond, je ne suis pas mécontente de rendre service. Maintenant que je suis à la retraite, j’ai du temps libre.

Et toi ? Tu es toujours aussi satisfaite de ton travail ? J’ai eu Arthur hier au téléphone, il m’a dit que tu étais dans l’attente d’un gros contrat et que tu en avais assez d’être coincée à la maison.

Il cuisine la réalité à sa sauce, pensa Corinne, esquissant un sourire.

Les jeunes femmes de nos jours sont incapables de se poser, il leur faut mille activités pour qu’elle se sentent vivre. Pourtant la tenue d’un ménage est une occupation à temps plein, crois-moi.

D’autant plus qu’avec les beaux jours, je vais devoir m’occuper du jardin. J’espère que vous viendrez comme promis à Pâques, le prunus sera sûrement en fleurs, je pense que cette année, il sera magnifique.

Mais oui, maman, comme chaque année…

Il faudra le tailler en automne. J’attends que ton père le fasse. En vain ! Mais je ne perds pas espoir !…Au pire, contre une petite gratification j’obtiendrai peut-être de Jeanne qu’elle s’y colle !…

Je vais te laisser, j’ai les courses à faire.

Je vous embrasse tendrement tous les trois.

Ta maman.

Corinne replia la lettre qu’elle replaça dans son enveloppe.

Tout ce que je ne voudrais pas être. C’est ce qu’elle avait envie d’écrire.

Mais sur son portable, elle tapa un bref message : merci maman pour ta lettre. Nous viendrons à Pâques. Prévois les œufs, Jeanne est grande mais elle tient aux traditions ! Je t’aime.

 

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